L’institut français de Maurice poursuit son cycle de résidence des étoiles montantes de l’art contemporain en lien avec la mouvance de “La belle peinture”. Le dessinateur virtuose Jérôme Zonder a installé son espace de création à Maurice depuis le 7 décembre pour une carte blanche dont il montrera les fruits à Rose-Hill du 27 janvier au 13 février. Son ambition : « Dépeindre le portrait social postcolonial de Maurice. »
Jérôme Zonder envisage son travail en résidence à Maurice en s’inspirant notamment de l’histoire des travailleurs engagés, des ouvriers indiens et, aussi, dans la thématique de la violence sur laquelle il travaille depuis plusieurs années, à travers une peinture sur le viol. « Jérôme Zonder raconte les sources d’une blessure historique par un ensemble de personnages qui se masquent le visage tout en brossant un portrait social entre la violence et ce qu’on refuse de voir ou de montrer. » Nous n’en saurons pas davantage pour le moment sur ce qu’il prépare pour son exposition mauricienne, mais il est possible de s’en faire une idée en se fondant sur ce qu’il a présenté ces dernières années.
Un de ses tableaux figure ainsi au catalogue du collectif de “La Belle peinture 2”, qui avait pris place aux Halles, à Phoenix, fin 2013. Intitulé La chute, ce dessin réalisé à la mine de plomb revisite la terrifiante descente aux enfers, en entremêlant des morceaux de corps en chute libre traités sur le plan graphique de différentes manières. Si certains d’entre eux font preuve d’un réalisme impressionnant, d’autres sont tellement esquissés qu’ils semblent en cours de désintégration, tandis que d’autres encore prennent une tournure animale ou monstrueuse. Les bras s’agrippent, des squelettes ou des yeux d’animaux apparaissent, une scène de masturbation féminine, un corps masculin aux jambes exagérément velues à la manière du satire, un bras écorché… Tout cela s’imbrique dans cet étrange mouvement d’effondrement à l’issue fatale.
Ces enchevêtrements tragiques de corps sont revenus notamment début 2015 à La Maison Rouge, à Paris, dans des dimensions muséales. Dans cette exposition intitulée Fatum (ou « le destin » en latin), l’artiste s’est emparé des locaux de cet espace dédié à la pointe de l’art contemporain en couvrant murs, sols et plafonds des mystérieuses et inquiétantes profondeurs forestières et de ces enchevêtrements de corps et de chairs en prise à l’horreur. Le visiteur entrait littéralement dans le dessin et pouvait voir, de temps à autre, insérés des cadres, de petites fenêtres, des scènes plus narratives qui mêlent étrangement l’effroi et la jubilation, comme cette vision d’un enfant nommé Baptiste au visage masqué, qui tabasse des adultes avec une batte de base-ball aux abords du Jardin du Luxembourg. Une autre scène le montre aussi, à visage découvert, fier de la besogne accomplie.
Depuis 2009, Jérôme Zonder travaille sur l’enfance et la violence, recréant un univers fantasmagorique où des enfants du siècle, qui seraient ainsi nés en 2000, deviennent des acteurs agissant du monde actuel. Ces enfants, à l’instar du petit Baptiste, rejouent ainsi des événements de l’actualité récente… Ces montages narratifs au dessin hallucinant de virtuosité ont une parenté avec le réalisme désespéré du dessinateur de BD américain Charles Burns tout autant qu’avec les gueules cassées, déformées par la guerre, de l’expressionniste Otto Dix. Jérôme Zonder révèle avec une acuité paroxystique les travers de notre monde, ébranlant notre sensibilité dans ses ressorts les plus secrets et nous appelant à réfléchir à la magistrale inhumanité de certains faits de société.