Les travaux de Katia Bourdarel semblent embrasser la définition du mot surréel dans ses différentes acceptions. Surréels parce que ses portraits semblent plus vrais que nature… Mais surréels aussi parce qu’elle s’intéresse au point de bascule, au passage ténu qui relie les êtres à l’inconnu. Le mystère intérieur de l’individu la fascine tant qu’elle en suggère l’existence, sans en déceler le secret. La peau des choses peut être visitée à l’Institut Français de Maurice jusqu’au 15 juin.
Aquarelles, murs peints éphémère ou durable, suspensions en bois tendre sculptées, installation vidéo, Katia Bourdarel a décliné les créations nées de son séjour à Maurice de multiples manières, pour certaines oeuvres avec l’aide d’étudiants ou enseignants du MGI ou du Fashion and Design Institute. Déjà venue dans l’île à deux reprises, elle nous dit y avoir trouvé à la fois un prisme de couleurs rosées et lumières hivernales dont elle se sent familière, des thèmes et des sensations qui nourrissent son expression et ses explorations, et surtout des personnes artistes ou simples habitants qui se sont ouverts à elle.
Ses « Naïades », portraits hyperréalistes à l’aquarelle, de jeunes femmes et jeunes hommes sortant de l’eau prennent une plus grande évidence sur la petite île baignée par un océan massif et illimité que dans la très urbanisée Marseille avec sa Méditerranée contenue, aux marées de faible amplitude.
Cette porte vers un ailleurs que l’artiste représente dans ses travaux prend du relief au sortir de Maurice. « Aller ailleurs lorsqu’on est à Maurice, nous disait-elle en plein accrochage, oblige à franchir les océans, alors que de Marseille, tant de destinations peuvent être atteintes simplement en train ou en voiture. Ici, forcément aérien, et même maritime, le départ ou l’arrivée devient plus puissant et favorise une sorte de renaissance, du moins de renouveau… Je suis arrivée comme une Parisienne fatiguée après une exposition qui m’a épuisée, et malgré tout ce que j’ai fait au cours de cette résidence, j’ai pu me recentrer. »
La surface et le rêve
L’eau… comme la peau offrent en surface le simple reflet visuel dans le premier cas, et réel dans le second. Cette surface de l’être que l’on rencontre sous-entend aussi dans ces travaux la rencontre d’un au-delà de l’apparence, d’un mystère inclus dans l’être. Et la représentation de cette enveloppe, de cette peau des choses, qu’il s’agisse de celle d’un être ou de l’enveloppe d’une cabane, témoigne de cette profondeur inconnue, ou ignorée, dont on saisit un reflet, peut-être aussi réel que son modèle.
« N’y a-t-il pas ici deux mondes parallèles, l’un que l’on tient pour réel parce qu’il est tactile et préhensible, et l’autre non… Or si l’on se réfère aux propos d’Edgar Poe sur les étoiles et leur reflet dans le lac, ce reflet n’a-t-il pas autant de réalité que leur vue dans le ciel, et ne peut-on dire que ces étoiles ont aussi une vie liquide ? Même si leur nature est plus difficile à déterminer, nos rêves laissent une empreinte sur notre vie, peut-être aussi importante que ce que nous vivons concrètement. »
En s’intéressant à l’espace ou le temps de demi-conscience qui sépare la réalité et le monde des songes, cette artiste semble explorer le mystère des origines, ce néant d’où nous venons, cet inconscient qui ne semble pas connaître le langage des mots. En s’inspirant du monde des contes lors d’une exposition précédente, elle invitait l’autre « à partager un moment suspendu », comme l’écrit le critique Philippe Piguet. « La fonction narcissique qui le sous-tend procède de ce que le conte est le lieu d’une projection : celui d’une identité rêvée, d’un événement unique, d’une possible destinée. Se rêver en Princesse de rien, voler comme les Filles d’Électre, s’imaginer en papillon. Le conte pour faire l’expérience verticale d’une introspection et s’abandonner au désir enfoui d’une métamorphose. »
Ici, l’artiste a développé une thématique plus symbolique, nous renvoyant de diverses manières à l’idée de matrice, par l’évocation de l’eau, élément utérin, à travers aussi ce thème récurrent de la cabane que l’enfant construit dans un arbre… Celle-ci trouve ici une évolution inattendue, inspirée par les maisonnettes mauriciennes, de tôle, de bois ou de pierre qui ont frappé l’artiste.
Domaine réservé des secrets de l’enfance, la cabane haut perchée était un des premiers lieux de liberté où le petit invente ses jeux et sa vie, un poste d’observation du monde des adultes, autrement dit construction d’un univers propre, peut-être encore symboliquement l’enveloppe de cette matrice à jamais perdue… Avec ses cabanes mauriciennes, l’artiste n’invite-t-elle pas à s’interroger sur le vécu conscient comme inconscient, contenu entre ces murs qui se liquéfient étrangement dans un reflet ?
L’intangibilité de la vie
La série intitulée « marbling » prend une tournure plus géophysique, mais encore une fois nous perçons ici la surface terrestre pour prendre simplement conscience du fait qu’une part de réalité nous échappe, une réalité souterraine, magmatique et mouvante, aquatique et minérale à la fois. Dans Entre ciel et mer, les petites cabanes noires suspendues, avec leur double inversé de cire blanche, semblent aussi légères et précaires que la vie d’un homme rapportée à l’échelle de la planète. D’ailleurs, la projection vidéo d’une vague en noir et blanc, au mouvement continu, les submerge déjà… Le tsunami se superpose à l’insondable dualité.
Le symbolisme amniotique, le passage de l’intérieur à l’extérieur, simultanément de l’invisible au visible, se retrouvent encore dans la vidéo que Katia Bourdarel a réalisée en collaboration avec Nirveda Alleck. « Par l’eau », la vie se diffuse à travers des fluides nourriciers, laitance dans un cas, et sang dans l’autre. Deux femmes, artistes, laissent ces fluides se diffuser dans une eau calme où se reflète le ciel… exprimant une certaine idée de l’intangibilité de la vie.
Si elle a parfois repris des thèmes classiques tels que Psyché, ici elle offre avec ses naïades au regard tenace et parfois presque inquiétant, une porte, un passage vers un ailleurs encore indéfini. L’artiste marseillaise cherche à figurer le monde qui échappe à la conscience, mais qui n’en est pas moins présent. D’autres expositions qu’elle a pu présenter dans le passé ont montré l’animalité, voire l’épouvante, qui se dissimulent en chaque être sous les apparences les plus lisses et acortes. Aussi la peau des choses est-elle cette fine membrane douce et presque translucide, qui sépare le monde du regard de celui de l’invisible, qui est aussi le plus souvent indicible. Nos rêves, notre animalité, notre inconscient, nos tripes, le squelette que dévoilera notre mort, les matières sanguine, fibreuse et hormonale qui nous constituent toutes ces choses que nous renfermons gardent leur mystère.