Alors que le pays s’engage petit à petit dans une campagne électorale qui devrait prendre de l’ampleur après la présentation du budget, Arvin Boolell ne cache pas son appréhension à l’effet que le MSM puisse mener une campagne basée « sur le syndrome minorité/majorité ». C’est la raison pour laquelle il estime que le gouvernement « ne fera rien qui pourrait déboucher sur une bonne réforme électorale ». Dans l’interview qu’il a accordée au Mauricien cette semaine, il parle longuement du dossier Chagos, mais aussi d’Agalega. Il se dit convaincu que l’Inde recherchera la conclusion d’un accord portant sur un bail à long terme sur une partie de l’archipel. Il précise également qu’il n’y a pas de contestation au sein du PTr, mais une « effervescence de dialogue et de consultations ». Il préconise également un pacte de l’opposition afin de « renverser l’empire des Jugnauth ».

La fin de l’année jubilaire de l’île Maurice indépendante prend fin avec l’opinion de la Cour internationale de Justice (CIJ) demandant à la Grande Bretagne de mettre fin à l’occupation illégale des Chagos ? N’est-ce pas symbolique ?

Il est vrai que cette opinion de la Cour internationale de Justice a une dimension symbolique. Mais au-delà du symbole, elle a une réalité politique et diplomatique. Maintenant que cet avis a été soutenu presque à l’unanimité, nous avons désormais une légitimité pour parler avec autorité de notre souveraineté sur les Chagos parce que la plus haute instance juridique des Nations unies a donné tort à la Grande Bretagne et lui a demandé de vider les lieux. La souveraineté est entrée par la grande porte. Il est intéressant de noter que la CIJ parle du processus de décolonisation qui doit être complété au plus vite.  L’opinion de la CIJ frappe de plein fouet le bercail de la démocratie. Si la Grande Bretagne veut porter son nom dignement, il n’a d’autre choix que de se plier à la résolution que la République de Maurice présentera à l’Assemblée générale de l’ONU. Il faut souligner que l’exercice du droit de souveraineté de Maurice sur les Chagos et le droit de retour des Chagossiens sont indissociables.

La Grande Bretagne avait fui ses responsabilités après le verdict du tribunal arbitral sous la Convention du Droit de la mer qui équivalait à une condamnation morale, politique et diplomatique. Le tribunal l’avait condamné unilatéralement pour avoir décrété une partie du territoire mauricien comme un parc marin. Dans le sillage de ce jugement, Maurice aurait dû être partie prenante des discussions entre les Britanniques et les Américains concernant le renouvellement du bail accordé aux Américains sur Diego Garcia. La Grande Bretagne a choisi de signer un accord en catimini. Ce qui est inacceptable.

Cela dit, nous reconnaissons le rôle joué par nos frères chagossiens et par sir Anerood Jugnauth. Ce n’est pas un hasard si l’Union africaine a reconnu Liseby Elisé, dont le témoignage a été particulièrement convaincant, comme la voix de l’Afrique en faveur de la décolonisation. Il faut également reconnaître que depuis l’accession de Maurice à l’indépendance tous les chefs du gouvernement qui se sont succédé ont agi avec un sens patriotique exemplaire concernant le dossier des Chagos.

Finalement la vérité a triomphé quant au rôle de Seewoosagur Ramgoolam lors de la Conférence constitutionnelle. On lui avait fait porter le chapeau de la cession des Chagos aux Britanniques. L’analyse de la Cour internationale de Justice, qui a reconnu qu’au moment de la conférence de Lancaster les Britanniques avaient tous les pouvoirs sur le territoire mauricien, l’exonère de tout blâme.
La décision de mettre l’accent sur l’aspect de la décolonisation découle largement du jugement du tribunal arbitral sous la Convention du Droit de la mer. À partir de ce jugement beaucoup d’informations ont été déclassifiées. Ce qui nous a aidés à consolider notre dossier devant la CIJ. Donc, félicitations à nos frères et sœurs chagossiennes!

Jusqu’à maintenant les Anglais n’ont pas encore répondu officiellement à l’opinion émise par la CIJ…

Ils ont répondu indirectement à travers le Foreign and Commonwealth Office. Il y a eu des questions à la Chambre des Lords. Si je ne me trompe pas, un Lord a répondu qu’on ne peut faire fi du jugement de la CIJ mais les Britanniques insistent que cette question soit traitée bilatéralement. Ils maintiennent leur position. Reste à savoir ce qu’ils comptent faire. Je ne serais pas étonné s’ils ne cherchent pas à instaurer un clivage entre les Chagossiens, qui sont les citoyens de la République de Maurice. À ce propos, il faut une politique d’intégration afin que les Chagossiens sentent qu’ils font partie intégrante de la République de Maurice et qu’ils ne se laisseront pas piéger par la politique britannique de Divide and Rule. J’ai vu sur Channel 4 qu’ils ont fait appel à un jeune étudiant qui explique comment les Chagossiens ont été malmenés à Maurice. D’autres groupes de Chagossiens de Crawley n’ont pas encore réagi. Ils souhaitent un dialogue avec les autorités mauriciennes. Le Haut-Commissaire mauricien en Grande Bretagne a un travail d’explication, de dialogue et de consultation en profondeur à faire. Cela fait partie du Way forward.

À Maurice, le Premier ministre aurait dû avoir appelé les anciens chefs de gouvernement pour les consulter. Le comité parlementaire devrait être élargi et finalement s’orienter vers la société civile de manière. Un processus de participation intégrée devrait être introduit. Ensuite, Maurice n’a pas le choix et devrait demander à la Grande Bretagne de donner une interprétation officielle du jugement de la CIF. Une conférence multilatérale doit être convoquée avec la participation des représentants des Chagossiens et les représentants du Comité des Droits humains des Nations unies. Il ne faut pas oublier qu’il y a eu une violation flagrante des droits humains.

À entendre les réactions dans le public de part et d’autre, on se rend compte que beaucoup de Mauriciens ne comprennent pas la problématique des Chagos.

Les gens ne comprennent pas les Chagos parce qu’on aurait dû l’enseigner à l’école. Les Chagos font partie de l’histoire. Même la communauté internationale ne comprend pas ce dossier. Je me souviens qu’en tant que ministre des Affaires étrangères, on avait eu des agressions verbales dans le cadre des débats sur le parc marin. David Milliband avait introduit une idée perfide en impliquant Greenpeace, qui ne comprenait pas quel était l’enjeu et ne savait pas ce que voulait dire l’intégrité territoriale de Maurice. Ils avaient eu recours à des universitaires et des experts en communication pour mettre en avant l’idée d’un parc marin protégé alors que l’objectif était d’empêcher le retour des Chagossiens.

En tant que ministre des Affaires étrangères, comment avez-vous abordé ce dossier à l’époque?

Je l’ai abordé aussi bien de manière émotionnelle que  rationnelle. Dès le départ on avait dit que les portes du ministère devraient rester ouvertes aux frères et sœurs chagossiens. C’était également le cas pour le bureau du PMO. Le gouvernement a apporté la résolution aux Nations Unies au bon moment et a poursuivi la politique du précédent gouvernement en impliquant totalement les Chagossiens. Olivier Bancoult faisait partie de la délégation premier ministérielle à Addis Abeba. Il a eu le droit de s’exprimer devant la communauté internationale. Tout doit être fait en gardant à l’esprit que Bancoult est un citoyen de la République de Maurice à part entière et son action doit être déterminée par ses avocats en consultation avec les avocats de l’État dont Philippe Sands. Rien ne doit être fait pour créer ne serait-ce qu’une perception de divergences.

Dans toute cette affaire on a pris conscience de l’importance de l’Afrique dans la politique diplomatique de Maurice…

C’est la raison pour laquelle je dis que le Premier ministre doit se faire un devoir d’être présent aux sommets africains. Chaque ministre des Affaires étrangères depuis l’Indépendance ont présenté des résolutions au sein des organisations africaines et régionales concernant les Chagos. Cela se répercute dans l’agenda 2063 et mention est faite des Chagos. De plus, au sein de l’Union africaine, la spécificité des pays insulaires en développement est prise en considération.

Notre représentation diplomatique en Afrique ne doit-elle pas être rehaussée ?

Nous devons la réinventer et la rendre plus dynamique. Je ne comprends pas pourquoi le ministre des Affaires étrangères est écarté de toutes les discussions. Il n’était même pas présent à la conférence de presse du Premier ministre après le jugement de la CIJ. Le carrefour de la diplomatie est l’Assemblée générale des Nations unies. Or, combien de fois Vishnu Lutchmeenaraidoo s’est-il rendu à New York? Soit nous avons une politique étrangère soit nous ne l’avons pas. La perception est que nous n’avons pas de politique étrangère. Le Premier ministre ne dispose pas de suffisamment de temps pour assister à toutes les conférences et sommets des chefs d’État. Je ne sais pas si le Premier ministre l’a fait mais la première chose qu’il aurait dû entreprendre la semaine dernière est de téléphoner à tous les chefs d’État africain pour les remercier. Il aurait pu écrire une lettre de remerciements et déléguer un ou plusieurs envoyés spéciaux pour remettre cette lettre aux chefs d’État des pays qui nous ont soutenus. C’est raté. Mais il n’est pas trop tard. Il ne faut pas prendre nos frères africains pour acquis. Il nous faut leur accorder le respect qu’ils méritent.

Beaucoup reste donc encore à faire ?

Tout à fait. Cependant, il nous faudra agir avec fermeté et unité. Il faut jubiler et célébrer mais il faut également structurer le processus et avoir une feuille de route dans le consensus national en tenant compte de la société civile et des anciens chefs de gouvernement, entre autres.

Vous parlez des Chagos mais actuellement on évoque aussi beaucoup Agalega; le gouvernement a donné les garanties que rien ne sera fait aux dépens de nos intérêts. Qu’en pensez-vous ?

Tant que le gouvernement ne rend pas l’accord conclu entre Maurice et l’Inde public, il fuit devant ses responsabilités. On a vu ce qui s’est passé aux Seychelles. À Maurice, le minimum est que le leader de l’Opposition aurait dû prendre connaissance de cet accord. Si je me fie à la déclaration de ce dernier, la ministre Sushma Swaraj lui a fait comprendre que l’Inde n’a aucun problème de rendre cet accord public. Ici, on nous dit que c’est l’Inde qui ne souhaite pas que cet accord soit publié.

Il faut prendre en compte que l’Inde a signé un accord de major defence partner avec les États-Unis. J’ouvre une parenthèse pour dire que personne n’est contre le développement à Agalega et la construction d’une piste d’atterrissage ainsi que la création des moyens de communication. On nous dit qu’il n’y aura pas de base à Agalega. Lorsqu’il n’y a pas de base on l’appelle « place » qui est une mini-base. D’après mes renseignements, on demandera aux Agaléens qui le souhaitent de retourner à Maurice. Il faudra avoir un petit contingent indien dans l’île. Selon mes informations, Maurice signera un bail à long terme avec l’Inde parce que ce dernier a fait de gros investissements dans l’île. De plus, il voudrait avoir un contrôle sur l’utilisation de l’aéroport et de la jetée.

Jusqu’à maintenant on comprend que la piste d’atterrissage pourra être utilisée sous le contrôle des autorités mauriciennes…

Je pense que l’Inde trouvera toujours une raison pour exercer un contrôle et ne voudrait pas que la piste soit utilisée par n’importe quel pays à moins d’un cas de force majeure. Il faut dire que je ne suis pas contre la présence de l’Inde là-bas. Il ne faut pas oublier que la Guerre froide a recommencé. L’Inde sera dans l’île avec la bénédiction des pays européens. Il faut prendre en compte que ce Maritime Highway est utilisé pour le transport de 40% du commerce international, dont les produits pétroliers. Il y a également les enjeux géostratégiques. Je sais qu’il y aura un bail parce que l’Inde voudrait avoir une prévisibilité et une certitude.

Nous nous apprêtons à célébrer le 51e anniversaire de l’Indépendance. Comment cet évènement vous interpelle-t-il ?

Il faut comprendre que nous avons toujours été l’ami de tout un chacun et mais n’avons pas à être « subservient et submissive » à un autre pays. Nous sommes un pays multiethnique. Nous devons poursuivre une politique fondée sur la neutralité et entretenir de bonnes relations avec tous les pays de peuplement. Toutefois, je suis contre toute approche de  « gran-frer–ti-frer » et toute tentative de nous plier devant les exigences des pays émergents que ce soit pour un contrat ou pour quelques sous de plus. Il ne faut pas créer la perception que nous sommes une néocolonie, en particulier à un moment où l’on parle de processus de décolonisation. Sur le plan diplomatique et devant les instances internationales nous parlons d’une seule voix. Nous sommes un pays qui a un vote et une voix aux Nations unies. Cependant, nous devons être fidèles à nos principes. Nous avons toujours dit qu’il faut une réforme du Conseil de sécurité et que l’Inde doit faire partie de cette instance en tant que membre permanent.

Maurice est connu comme un État de droit. Toutefois, 50 ans après l’Indépendance il nous faut revoir notre Constitution. Il faudra créer un Conseil constitutionnel comme l’a fait le Kenya. Un travail conséquent a été abattu par la Law Reform Commission concernant certains aspects comme la réforme électorale, le financement des partis politiques, entre autres. Cette réforme est importante parce que de Réduit à Port-Louis nous avons vu la mainmise de l’État, la vengeance politique. L’État est devenu une entreprise familiale, ce qui va à l’encontre de l’esprit de la bonne gouvernance.

Pouvons-nous parler d’une nation mauricienne ?

Nous avons un long chemin à parcourir. Je place ma confiance dans la jeunesse. Toutefois, elle doit être accompagnée parce qu’elle est victime des fléaux sociaux et du chômage. C’est une jeunesse qui croit dans l’intégration. Ce qui m’inquiète c’est le syndrome de minorité/majorité. Lors des débats sur la réforme électorale, nous avons vu des gens réagir « par les tripes ». Or, si nous n’avons pas une vraie réforme électorale et qu’il n’y ait pas une équité dans le processus démocratique électoral, nous reculerons.

Que pensez-vous du projet de réforme électorale qui avait été présenté ?

La formule adoptée par le Ptr et le MMM était un document de référence qui avait tout son poids. Nous savons que nous attendons un jugement de la Cour suprême qui pourrait être soumis au Privy Council. On sait que le Comité des Droits humains attend la marche à suivre du gouvernement concernant la réforme électorale. Personnellement je suis contre un recensement électoral, qui sera un désastre pour notre société. Nous avons l’occasion de former une véritable nation mauricienne à travers une réforme électorale qui donne une « fair representation » à toutes les entités mauriciennes.

Le texte de loi est toujours devant le parlement…

Le Premier ministre a raté le coche. Il aurait dû suspendre les débats, ouvrir la porte aux négociations avec les partis concernés en vue de trouver un juste milieu. Tout a été réduit maintenant à une formule mathématique. Si la bonne foi du Premier ministre est là et s’il veut avoir l’épaisseur d’un chef de gouvernement, il doit appeler les chefs des partis politiques afin de parvenir à un accord. Je le soupçonne toutefois de vouloir utiliser la situation actuelle afin de mener une campagne fondée sur le syndrome minorité/majorité. Je suis confiant toutefois qu’il y ait un électorat éclairé.

Des rumeurs ont circulé concernant l’existence de différents courants au sein du Parti Travailliste. Quelle est la situation ?

Le Ptr n’est pas un parti de famille. Nous avons un leader qui est « first among the equals ». Cela n’empêche pas le Ptr d’être un carrefour d’idées, certainement pas d’idées fixes. Au sein du Ptr ceux qui comprennent les valeurs travaillistes doivent lutter pour leur préservation. Il n’y a pas de contestation au sein du parti mais une effervescence de dialogue et de consultation. L’esprit de compromis prévaut. Navin Ramgoolam a été un fervent partisan d’une politique de rupture. Ses propos évoluent avec le sens du devoir que ce soit pour lui ou pour n’importe qui.

Actuellement le pays est traumatisé par la vengeance politique, les arrestations arbitraires, un régime totalitaire, comme l’avait soutenu l’ancien président du Bar Council. Le PMSD a quitté ce gouvernement parce qu’il voulait mettre le bureau du DPP sous le contrôle d’une Public Prosecution Commission. Dans un moment pareil on ne peut organiser le congrès. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de congrès. Nous sommes passés par des moments difficiles. Nos efforts étaient concentrés sur la dénonciation du gouvernement. Ensuite la façon dont un ancien Premier ministre a été traité est indigne d’un gouvernement. Nous avons tenu beaucoup de réunions et de congrès. Nous avons osé faire face à l’électorat alors que les partis au pouvoir ont fui leurs responsabilités. À l’aube des élections générales, le chemin de la lumière est celui du compromis, de la compassion et de l’unité. Le leader et les membres du parti doivent avoir le sens du devoir et répondre à l’appel de l’électorat.

Le leadership du Ptr est-il contesté?

Non. Il faut néanmoins mettre toutes les chances de notre côté dans le cadre d’une politique de compromis afin de renverser l’empire des Jugnauth. Nous avons dit que les partis doivent se présenter aux élections séparément. C’est une bonne décision. Nous connaissons les problèmes des alliances préélectorales. Cela n’empêche pas d’avoir un pacte électoral entre les partis de l’Opposition afin de faire partir le régime dictatorial et l’emprise familiale sur l’État. Il y a actuellement une entente cordiale au sein de l’Opposition qui comprend cinq groupes différents.

Quelle forme doit prendre ce pacte ?

Je ne parle pas d’alliance. Mais chacun doit dénoncer avec force et véhémence ce régime dictatorial et nous prémunir contre toute campagne de « fake news ». On a vu aux États-Unis comment avec le soutien d’un pays étranger les médias sociaux ont été manipulés. Nous avons des raisons de craindre les risques de manipulation de l’information lorsqu’on voit comment les nouvelles licences de radio ont été allouées.