Après avoir fait 146 fois le tour du monde durant neuf jours passés à bord de la navette spatiale Columbia, c’est à bord de son yatch “Revelation” que l’astronaute américain Andrew Gaffney a choisi de faire le tour du monde, cette fois au ralenti. « J’ai acheté ce bateau en Nouvelle Zélande et je trouve que son nom est tout à fait adapté au périple dans lequel je me suis engagé à mon rythme », explique au “Mauricien” Andrew Gaffney, âgé aujourd’hui de 69 ans, à bord de son yatch ancré dans la Marina du Caudan.
« J’ai commencé mon périple en 2006 de la Nouvelle Zélande avec un partenaire. Je n’ai pas suffisamment d’expérience en mer pour voyager seul. J’ai fait les îles du Pacifique. Je me suis ensuite engagé dans la région du sud-est asiatique, dont l’Indonésie, avant de venir jusqu’à Maurice. Je compte passer par l’Afrique du Sud avant de me rendre au Brésil. Ensuite, qui sait, je pourrais aller jusqu’en Europe et éventuellement revenir ici », lance-t-il.
Drew Gaffney est un éminent cardiologue aux États-Unis. Il est membre d’une dizaine d’associations médicales américaines et a publié une centaine de papiers consacrés à la régulation cardiovasculaire, à la physiologie spatiale et à la sécurité des patients. Il a été visiting scientist à l’August Krogh Institute University de Copenhague et professeur de médecine à l’université de Texas. L’astronaute a aussi occupé les fonctions de Colonel au Texas Air National Guard et a servi comme flight surgeon-astronaut à l’Ellington Air National Guard Base, Houston et comme réserviste à Books Air Force Base, San Antonio, Texas jusqu’à sa retraite en 2007.
« En tant que cardiologue, j’ai étudié comment le coeur et les artères répondent au stress et comment ils réagissent. L’espace est un endroit idéal pour ce genre d’expérience parce qu’il n’y a pas de gravité, donc pas de stress. On peut voir comment agit le coeur », explique-t-il.
« J’ai eu la chance de participer à la mission STS 40, en juin 1991, le onzième vol de la navette spatiale Columbia, la cinquième mission du Spacelab et la première consacrée exclusivement aux sciences de la vie. Une trentaine de rongeurs et des milliers de petites méduses avaient été emportés dans l’espace à cette occasion ». Et l’astronaute de poursuivre son récit : « C’était une occasion spéciale. Je suis heureux d’avoir eu cette chance. En fait, si j’ai été choisi c’est uniquement en raison de mes compétences scientifiques. Jamais je n’aurais planifié un tel voyage. J’ai été sélectionné en 1978, puis j’ai par la suite fait partie d’un groupe d’astronautes potentiels avant de devenir l’un des deux scientifiques les plus éligibles dans mon domaine. Malheureusement mon partenaire a eu une complication cardiaque après près de dix ans d’entraînement et quelques mois avant la mission. C’est ainsi que je fais partie de la mission », raconte-t-il.
“Challenger” …
C’est pour des raisons exceptionnelles qu’Andrew Gaffney a eu à attendre aussi longtemps pour effectuer sa mission. « En vérité, il fallait une année à la NASA pour se familiariser avec la navette et une année pour apprendre les expériences à accomplir. J’ai débuté mes entraînements en 1984. Je devais participer à la mission en janvier 1986. Le plan de vol a été modifié et notre mission a été reportée à décembre. On a décidé de transporter un satellite à notre place. C’était le Challenger. La navette a explosé peu après le décollage. Nous avions été chanceux », se rappelle-t-il.
Cette expérience dramatique ne l’a pas pour autant découragé. « L’explosion n’aurait pas dû se produire. C’était un accident malheureux », explique-t-il. « J’avais la conviction que la NASA était très professionnelle, qu’elle faisait bien les choses. Il y avait des risques certes. Mais je ne m’attendais pas à ce que des personnes meurent pour les raisons pour lesquelles Challenger a explosé. De toutes les façons, il n’y avait pas d’autres moyens pour se rendre dans l’espace. Il n’y avait que la navette américaine et celle des Russes. Pour les membres de ma famille c’était plus difficile. Mes enfants étaient inquiets. Ils connaissaient les enfants de ceux qui ont péri à bord du Challenger. C’était très troublant pour eux. Je me suis efforcé à donner des explications sur les raisons de l’explosion à ma fille de six ans et la convaincre que cela ne pouvait pas se reproduire. Elle a finalement compris. »
Le lancement de Columbia était, à l’origine, prévu le 22 mai 1991 mais il a été reporté en raison d’une fuite d’hydrogène liquide. L’équipage était composé de quatre hommes et trois femmes. On a finalement décollé le 5 juin 1991 du Kennedy Space Center.
Le plus dur, raconte Andrew Gaffney, était les neuf minutes de la traversée de l’atmosphère terrestre. La pression atmosphérique était trois fois la normale. « J’avais l’impression de peser 500 kilos. Puis subitement, l’apesanteur. On avait l’impression de flotter. Heureusement que nous étions attachés à notre fauteuil. On dirait qu’on n’avait pas besoin de nous asseoir. On s’assoit pour enlever son poids de ses jambes. Or, dans l’espace, le poids ne compte pas. Les gestes et le déplacement se font sans brusquerie avec grâce et lenteur. »
« Nous avions un programme décidé à la minute près, une action précise à réaliser tous les cinq minutes. La navette se déplaçait à une inclinaison de 39 à 40 degrés par rapport à l’équateur. Nous pouvions voir tous les pays se trouvant entre 40 degrés nord et 40 degrés au sud, soit la majorité des régions habitées. Nous pouvions voir New York et les villes américaines, l’Europe d’une part ainsi que l’Australie et l’Afrique du Sud dans l’hémisphère sud. Prenant en compte que la Terre tournait sur elle-même nous avions pu voir toute cette partie du globe. Nous faisions un tour du monde tous les quatre vingt-dix minutes. Une carte préétablie nous indiquait où il faisait jour où il faisait nuit. Pour dormir nous avions à tirer les rideaux… », raconte-t-il.
Voir la Terre de l’espace peut-il résolument changer votre état esprit ? « Nous avions l’impression qu’il y a une unité sur Terre. La Terre apparaît comme un petit vaisseau dans l’immensité de l’espace que nous apercevions non pas à travers le ciel bleu comme sur Terre mais dans une obscurité infinie avec des étoiles et les planètes comme des points lumineux qui ne scintillent pas », poursuit Andrew Gaffney. « Je ne suis pas un croyant mais ceux qui croient gardent leurs croyances religieuses », poursuit-il.
La navette Columbia a atterri à la base Edwards en Californie le 14 juin 1991 après 9 jours, 2 heures et 14 minutes de vol et après avoir parcouru 6 083 223 kilomètres. A la suite de cette formidable expérience, Andrew Gaffney se dit convaincu que l’homme est en mesure de s’adapter à bien des conditions. L’astronaute a participé aux préparatifs en vue d’une éventuelle mission habitée sur Mars ; « On est capable de recréer l’atmosphère terrestre dans les vaisseaux. Mais beaucoup de scientifiques préfèrent maintenir l’apesanteur. L’absence de gravité, donc moins pression, rend le voyage beaucoup plus agréable. Les recherches se poursuivent. »
Drew Gaffney a aussi côtoyé ceux ayant travaillé sur les voyages d’Apollo sur la lune. Il se dit conscient des débats autour de la véracité de ces déplacements. « On a des fois des difficultés à croire les politiciens. Mais il affirme que l’alunissage a bien eu lieu. Plusieurs milliers de personnes ont eu l’occasion de travailler sur ces vols et peuvent témoigner. Aujourd’hui le voyage sur la lune est toujours la plus grande fierté des Américains », affirme-t-il.
Accepterait-il de se rendre à nouveau dans l’espace? « Tout de suite s’il le faut », nous répond Andrew Gaffney.
Pour le moment, il poursuit son périple à bord de Revelation en attendant de reprendre l’enseignement universitaire.