Une journée de route, à traverser l’île du Nord au Sud, de Grand-Baie à Mahebourg, puis retour.

Bilan : quatre contrôles…

En une journée de route, vous voilà arrêtée à quatre reprises par des flics. Pour… des contrôles de routine.

La quatrième, c’est sur l’autoroute, en fin d’après-midi. Un motard de la police qui bombe le casque et le torse et qui agite un bras impérieux. Vous vérifiez votre compteur de vitesse, 68 km/h à un endroit limité à 80. A l’aise. Vous vous garez sur la bande d’arrêt d’urgence. Les bottes noires du policier martèlent le gris du bitume, derrière ses lunettes fumées, le regard est autoritaire.

Après avoir baissé la vitre, vous l’informez, d’un ton qui hésite entre lassitude et exaspération, que bon, il est quand même le quatrième de la journée. Vous toisant d’un regard hautain, il vous demande, ô surprise… votre permis de conduire.

Alors là, il y a quand même quelque chose que vous avez envie de lui dire, à ce flic.

Envie de lui dire que depuis ce matin, vous avez traversé l’île de part en part à deux reprises, en vous astreignant à respecter les limitations de vitesse et le Code de la route. Et que tout le long, vous avez vu autour de vous un nombre incalculable de bolides lancés à vitesse balistique sur des tronçons limités à 80 km/h ; de connards qui doublent sur des lignes blanches dans des virages avec zéro visibilité ; de bus qui s’arrêtent sur des ronds-points pour débarquer des passagers ; de petits malins qui dépassent par la gauche ; d’abrutis pour qui le clignotant semble être en option sur leur véhicule ; de slalomeurs invétérés qui changent de couloir en obligeant les autres conducteurs à piler, risquant de créer des carambolages.

Bref de chauffards qui n’arrêtent pas de mettre en danger la vie des autres.

Et vous pourriez encore lui dire, à ce flic, qu’une bonne douzaine de fois au cours de cette journée, vous vous êtes arrêtée sur des passages cloutés pour laisser traverser des piétons, mais que pas une seule fois, le véhicule en face ne s’est arrêté. Ce qui constitue pourtant une infraction passible d’une amende de Rs 1 500.

Tout ça, vous aimeriez le lui dire, à ce flic autoritaire. Pas histoire de jouer les saintes-nitouches du volant, juste tenter de respecter le Code de la route. Parce que vous avez déjà été victime d’accidents de la route. Parce que vous êtes conscient qu’avoir un volant sous ses paumes, c’est comme avoir une arme entre les mains. Parce qu’on peut tuer avec un véhicule, aussi sûrement qu’avec un fusil. Et l’on dira ensuite que « la route a encore tué ».

Avec plus de 116 morts sur nos routes depuis le début de l’année, le gouvernement dit vouloir mettre un frein à cette hécatombe en imposant, à compter du 1er octobre prochain, une nouvelle mesure de tolérance zéro vis-à-vis de l’alcool. Mais combien d’accidents sont réellement causés par la consommation d’alcool ?

De son côté, le ministre des Infrastructures publiques, Nando Bodha, a pris l’air pénétré en parlant de la « recrudescence » d’accidents sur nos routes (comme s’il s’agissait d’une maladie contagieuse) pour demander à des promoteurs de créer un circuit automobile où les férus de vitesse pourront se défouler…

Se défouler. C’est peut-être là, au fond, que se trouve le maître mot. Car l’attitude des Mauriciens sur la route, de plus en plus, semble relever du défoulement. Mais d’un défoulement éminemment malsain et agressif. Ce dont semble témoigner aussi le récent incident de Goodlands, avec les images de ces jeunes se livrant à un rallye illégal de motos sur l’autoroute, et s’en prenant avec une violence débridée aux policiers qui tentaient de les rappeler à l’ordre.

Dans son ouvrage “Strangers in Their Own Land”, paru en 2016, la sociologue américaine Arlie Russell Hochschild s’interroge notamment sur la raison pour laquelle ceux qui ont le plus besoin de l’aide du gouvernement semblent être ceux qui le haïssent le plus. Si son étude s’applique aux États Unis, elle n’en comporte pas moins des éléments qui peuvent faire réfléchir sur le sentiment de marginalisation que peut ressentir une partie d’une population, et sur les causes et conséquences de celui-ci. Et ce qui ressort tout au long de son étude, c’est, chez tous ceux interrogés, le sentiment que « others are cutting in line ».

Comme sur la route…

A Maurice, nous devrions peut-être nous pencher sur ce que produisent, de plus en plus, le communalime, l’absence de méritocratie, l’obligation d’avoir les bonnes connections (politiquement, s’entend) pour arriver à quelque chose, l’enrichissement indécent de quelques-uns au profit de la grande majorité des autres, un sentiment d’injustice et d’iniquité de plus en plus répandu. Et qui provoque une rupture du lien social. Car au-delà d’une question de vitesse et d’alcool, n’est-ce pas de cela que témoigne la situation sur nos routes aujourd’hui ? D’une frustration qui se débride et explose soudain dès que quelqu’un a un volant entre les mains, la route étant perçue comme un espace de non-droit où l’on serait habilité, non seulement à ne plus se soucier de l’autre, mais carrément à lui en foutre plein la gueule…

A méditer, alors notamment que l’on parle de réforme électorale…