DAVINA ITTOO

« Bizin sanz mantalite ». Face aux drames qui agitent notre pays tous les jours, j’entends souvent cette phrase que les gens répètent comme un refrain appris par cœur. Tandis que les parents sont pris par la vitesse du monde et la volonté de faire du « progrès », la jeunesse erre dans les ruelles qui pullulent de drogues, d’alcools et de cigarettes. Tandis que la course au matérialisme bat son plein avec l’achat de belles bagnoles et de maisons à millions, les viols et les meurtres se perpétuent sur une île qui demeure paradoxalement religieuse ou devrais-je dire majoritairement ritualiste ? C’est l’échec. L’échec des devoirs civiques. L’échec d’une éducation qui est incapable de pourvoir à l’épanouissement de l’individu. L’échec de la religion à procurer des assises éthiques à un peuple à la dérive. L’échec des autorités à transcender les communautarismes et à instaurer une véritable pratique de la méritocratie. Sous les oripeaux du vivre-ensemble, se cache une grande hypocrisie. On parle encore de couleur de peau et de castes, de « nation » et de « race ».

Les gens sentent obscurément en eux qu’il faut certes « changer de mentalité ». Mais cela ne se fait pas par un simple coup de baguette magique. Il ne suffit pas d’aller dans des lieux saints et de s’adonner à des prières ardentes pour que les choses changent. Il ne suffit pas de relayer dans les moindres détails des crimes apparus dans la presse et entendus dans les médias sur un ton fataliste et souvent dramatique pour se croire doté de bonnes intentions sacro-saintes. La « mentalité » d’une personne ressort du domaine privé et intime et sa perception du monde a été calquée depuis son enfance, par tous les conditionnements sociaux, religieux et culturels auxquels elle a été soumise. Or comment se fait-il que cette « mentalité » soit si pétrie d’égoïsme, d’agressivité et d’orgueil ? Peut-être parce que les gens sont si noyés dans leur désir de grandeur et du « paraître », qu’ils ne s’interrogent même pas sur leur véritable nature et leur fonction au sein de ce monde. Pourtant, la majorité de l’île fréquente assidûment temples, églises et mosquées pour glaner l’enseignement religieux. Qu’est-ce qui explique alors la rupture totale entre le religieux et l’éthique ? À Maurice, la culture du compromis, à tous les niveaux, a balayé la droiture de l’action et de la pensée. Que faudrait-il donc faire face à cette pénurie de conscience professionnelle, de rigueur morale et d’altruisme volontaire ?

Il faudrait peut-être que davantage de gens se penchent sur la question du sens de leur existence. Peut-être comprendront-ils que l’existence est infiniment plus complexe que ce que l’on croit. Peut-être que les professeurs de physique devraient raconter aux jeunes, les découvertes absolument incroyables de la mécanique quantique qui parle de l’unicité de tous les êtres vivants ? Puisque le discours religieux est devenu obsolète et opaque, il faudrait peut-être rappeler aux gens que cette précieuse vie, qui est en nous et qui nous entoure, est régie par des lois si universelles qu’elles méritent pleinement leur place dans un cursus scolaire puisqu’elles enseignent la relation d’interdépendance entre tous les vivants. Peut-être qu’il faudrait rappeler à quel point nous sommes tous reliés et à quel point l’histoire de notre évolution est ancienne pour éveiller dans les consciences, l’humilité et la clairvoyance.

En effet, toutes les découvertes majeures de la Physique quantique tendent à confirmer l’idée d’une profonde unicité de l’Univers. Des phénomènes que l’on pensait dotés d’une singularité spécifique, peuvent désormais être unifiés. Au XVIIe siècle, Newton révolutionne la pensée en affirmant que la force qui dicte la chute d’une pomme et celle qui régit le mouvement de la lune et la terre, est la même. Au XIXe siècle, Maxwell démontre que l’électricité et le magnétisme ne reflètent que deux aspects d’un même phénomène. Au début du XXe siècle, Einstein établit l’unicité du temps et de l’espace et au XXIe siècle, les physiciens penchent davantage vers une unification des quatre forces fondamentales de la Nature. En d’autres mots, l’Univers tend vers l’Un. La physique quantique, qui étudie les phénomènes de manière microscopique, postule la notion d’une réalité globale, où la relation d’interdépendance est absolue. Cette interdépendance n’est pas seulement active dans le monde des particules mais se confirme également dans le macrocosme.

Le pendule de Foucault

L’expérience du pendule de Foucault est révélatrice à ce sujet. En 1851, Léon Foucault cherche à démontrer que la Terre tourne sur elle-même. Il attache un pendule au dôme du Panthéon à Paris. Lorsque le pendule est lancé, il oscille dans une certaine direction. Mais après quelques heures, il oscille dans la direction opposée. À la question sur le revirement de direction du pendule, Foucault répond que ce mouvement n’est qu’apparent et que le plan d’oscillation demeure fixe car, en effet, c’est la terre qui tourne. C’est la rotation de la Terre sur elle-même qui produit cette différence dans l’oscillation. Au XVIe siècle, Galilée disait déjà que « le mouvement est comme rien ». Un mouvement ne peut être capté que par rapport à un repère fixe. Il n’existe pas en soi mais reste toujours relatif à autre chose. Cette expérience conduit naturellement à l’interrogation suivante : la terre aussi doit donc tourner par rapport à quelque chose d’autre, un référent fixe. Quel est donc ce quelque chose d’autre ? L’oscillation du pendule de Foucault ne dépend pas de son environnement terrestre et reste sujette à des forces infiniment plus mystérieuses. En d’autres mots, l’influence de l’univers sur des phénomènes terrestres est indéniable. Ce qui se passe chez nous a donc un lien direct avec le cosmos. Cette expérience peut devenir une véritable leçon de vie et éradiquer la tentation de se noyer exclusivement dans son propre « soi » en croyant qu’on est séparé des autres. Einstein dit à juste titre : « L’être humain est une partie du tout que nous appelons l’Univers, une partie limitée par le temps et l’espace. Il fait l’expérience de lui-même, de ses pensées et de ses sentiments comme des événements séparés du reste, c’est là une sorte d’illusion optique de sa conscience. Cette illusion est une sorte de prison pour nous, car elle nous restreint à nos désirs personnels et nous contraint à réserver notre affection aux quelques personnes qui sont les plus proches de nous. Notre tâche devrait consister à nous libérer de cette prison en élargissant notre cercle de compassion de manière à y inclure toutes les créatures vivantes et toute la nature dans sa beauté. » Il est peut-être temps que les gens comprennent qu’on ne peut prétendre aimer Dieu et salir sa création ou être ignoble envers ses créatures. Où se situe le sens lorsque lors d’un pèlerinage supposément pieux, les gens déversent des déchets tout au long des rues ? Où se situe le sens lorsque l’être prétendument religieux qui s’adonne à mille rituels est dépourvu d’une conscience écologique ? Ce qui manque à cette société, c’est l’absence de savoir véritable sur la philosophie profonde des différentes religions. Ils sont rares, ceux qui sont animés d’une véritable quête du sens de l’existence. Ils sont rares, ceux qui sont aptes à délivrer ce genre de savoir. Le savoir n’est rien si le pouvoir qui vient avec n’aiguise pas notre sens de la responsabilité et le sentiment profond d’être comptables des conséquences de nos actes. Si le savoir engendre l’orgueil, alors c’est l’échec. Il suffit d’observer le lien étroit qui prime entre religion et argent à Maurice pour se rendre compte de la folie environnante. Oui, c’est une folie que de ne pas voir que les prêtres revêtent souvent les habits de l’arnaqueur, de ne pas comprendre que l’on descend tous de l’Homo Habilis apparu en Afrique il y a environ un million huit cent mille ans de cela, quelle que soit notre couleur de peau ou nos croyances. Oui, c’est une folie que de ne pas enseigner passionnément aux enfants de ce pays, qu’au-delà de nos apparentes différences, il subsiste une vérité immuable : l’interconnexion des êtres. Oui, c’est une folie que de s’arrêter aux rituels sans les transcender afin de tendre vers l’enseignement subtil qui crée une nouvelle perception du monde. Sans une véritable méditation approfondie de la connaissance, qui peut provoquer une certaine réalisation intérieure, l’éthique n’est vouée qu’à demeurer un mirage. Et le peuple condamné à crier toujours à qui veut l’entendre : « Bizin sanz mantalite ». Or, pour changer de mentalité, il faut être capable de dépasser sa propre zone de confort, développer une véritable curiosité par rapport à notre existence et aux phénomènes qui nous entourent et oser approfondir nos lectures et nos expériences spirituelles. Adi Shankara, dont les enseignements fondent l’école du Vedanta dans l’Hindouisme, a jadis affirmé dans le Manisha Panchakam, qui retranscrit le dialogue entre un Brahman et un Intouchable : « Y a-t-il une quelconque différence entre le reflet du Soleil dans les eaux du Gange et dans l’eau qui coule près de la hutte de l’intouchable ? Ou entre l’espace qui gît dans un pot en or et une cruche en argile ? D’où vient cette grande illusion que de croire qu’il puisse y avoir une différence entre un homme et un autre ? Une seule conscience traverse tous les êtres par un seul fil et régit tout l’univers. » Le Coran affirme : « Dieu est plus proche de vous que votre veine jugulaire. » « Voir dans un atome et dans chaque atome, la totalité des mondes. Tel est l’inconcevable », disait le Bouddha. Et dans le livre de Job, Dieu interroge celui-ci : « Peux-tu nouer les liens des Pléiades, desserrer les cordes d’Orion, amener la Couronne en son temps, conduire l’Ourse et ses petits ? Connais-tu les lois des Cieux, appliques-tu leur charte sur terre ? »
Alors oui, il est facile de dire : « Bizin sanz mantalite ». Mais entre le dire et le faire, entre la pensée et l’action, il faut franchir de nombreux paliers…