Dix-huit titres pour parler du mauricianisme, de la décriminalisation du cannabis, de la créolité, de l’espoir d’un monde plus juste et d’autres thèmes qui lui sont chers. Avec Rest determine, Bruno Raya poursuit sur le même groove, dans une nouvelle ambiance musicale qui témoigne de son ouverture d’esprit et de sa maturité. Linzy Bacbotte, Blakkayo, Malkijah, Ras Nininn, Désiré François, Clarel Armelle, Solda Kaz Bad et Negro l’accompagnent dans cette nouvelle étape, vingt ans après le début de sa carrière et treize ans après la sortie de son premier album.
Ce deuxième solo de l’homme fort d’OSB, Scope l’a écouté pour vous.
Pour l’occasion, nous n’avons pas résisté à la tentation de ressortir la cassette Ragga Kreol de l’étagère où elle était rangée depuis quelques années, entre une collection de Dire Straits, U2, Kaya ek Racinetatane… Il fallait ensuite s’assurer que la radiocassette qui avait connu ses heures de gloire au siècle dernier arrivait encore à cracher un son honorable, une fois la cassette dans le réceptacle et la touche Play enfoncée.
La planète hip hop avait engendré le raggamuffin. Un toaster excité déclamait sur le rythme d’un rap entraînant, au milieu d’un capharnaüm d’effets sonores : “Asterla nou pe vinn avek enn nouvo timing”, qu’il avait surnommé le ragga kreol. D’où le titre du premier album des Street Brothers, qui révélait cette formation de danseurs constituée dans les rues de Plaisance, deux ans plus tôt.
Une musique survitaminée, un ton insolent, une expression libérée au point de choquer, un style cool gangsta boy : ils allaient bientôt provoquer un sursaut de fierté chez ghetto youth. À travers eux, la culture mauricienne s’éveillera à une nouvelle tendance, sa musique subira une profonde transformation. En 1994, en shorts larges, casquettes, baskets, ils menaient la révolution.
Rasta dit “Tonton Bonnto”.
À cause des longs dreads qui remplacent désormais la tête au carré à la Vanilla Ice qu’il arborait à ses débuts, on l’appelle parfois Rasta. Les cheveux grisonnants, les traits mieux définis, dans la rue – où il ne passe plus jamais inaperçu – , des enfants le surnomment encore “Tonton Bonnto”. Certains ont grandi et ont atteint la majorité au rythme de sa musique. Leurs parents avaient été ses premiers fans. Ils avaient soutenu ses projets. Beaucoup étaient présents à ses fameux sound systems de GRNW, qui ont évolué en festivals internationaux à travers lesquels des grands noms du reggae/dancehall ont foulé le sol mauricien.
Le temps a passé, mais demeure l’amour du public. L’amour de sa vie, Linzy Bacbotte, qui chante en duo avec lui Mo pena ni larzan ni lor, accouchera prochainement de leur enfant. Un autre grand événement dans la vie de Bruno Raya, dont l’album sortira le 28 avril, le jour de ses 37 ans. Dix-huit ans après Ragga Kreol, “inn ena boukou kiksoz ki finn traverse.”
Déterminé.
Il y a deux ans, quand Scope lui avait demandé le mot qui résumerait tout cela : “Souviens-toi, je t’avais répondu : La détermination ! Parce que tout ce qui m’est arrivé en est le fruit. Je suis resté déterminé.”
Rest determine n’est pas le titre d’une chanson : “Disons que c’est le thème autour duquel cet album a été réalisé, l’esprit dans lequel je l’ai travaillé.” Vingt ans de carrière, un deuxième solo pour suivre Live n Direk, sorti en… 1999. “C’est vrai qu’il aurait pu sortir avant. Mais je me suis engagé dans plusieurs projets. J’ai encadré des jeunes, mis sur pied des structures. Durant ces treize dernières années, je n’ai jamais été en retrait. Au final, je n’ai pas de regret puisque tout cela m’a apporté de l’expérience. Je préfère que les choses soient ainsi.”
L’oeuvre cumule l’ensemble des expériences acquises par Bruno Raya durant ces vingt ans de carrière. Le style est forcément influencé par le temps : “Là où j’en suis, je n’avais pas d’autre choix que de réaliser le meilleur de ce que je pouvais. Il était également impératif que je donne au public à entendre des choses qui témoignent de mon évolution artistique. Il n’était pas question que je lui propose ce qu’il avait entendu précédemment.” Pour lui, c’est indéniable : “Si tu écoutes cet album, tu entendras un autre Bruno Raya.”
Ouverture d’esprit.
Nous sommes effectivement loin, très loin de Ragga Kreol. Rest determine se démarque de tout ce qu’il a fait jusqu’ici. La différence se situe aussi bien au niveau musical que dans les arrangements. Grâce à l’étroit soutien que lui a apporté Chris Joe, Bruno Raya donne une identité à part entière à son album.
L’artiste fait preuve d’une vraie ouverture d’esprit musicale, en intégrant d’autres sonorités à ce qui a fait sa réputation. Davantage de séga, de reggae, de seggae, de dancehall. Mais l’ensemble reste authentique dans ce retour au roots, qui marque la maturité artistique d’un chanteur qui parvient à réunir les générations. Même si la musique a grandi, le groove sur lequel Bruno Raya s’est construit n’a pas changé. Ni sa philosophie musicale ni son sens de l’engagement.
O-tile o-la-e-lolo.
Bruno Raya est un chanteur engagé. “Au sein d’OSB, nous avons toujours conçu notre musique de cette manière. Chanter est une façon de faire entendre ce que nous avons à dire. C’est ce qu’ont aussi fait Pascal (Ndlr : Dagger Kkilla) et Blakkayo sur leurs albums solos respectifs.” Ce dernier partage le micro avec son compagnon d’OSB sur Samem pou arive.
Rest Determine permet au chanteur d’aborder plusieurs thèmes dans le style qu’on lui connaît : la poésie urbaine. “J’espère que cela aidera les gens à prendre conscience.” Comme sur la cause chagossienne, où il estime que “les Américains et les Anglais doivent demander pardon aux Chagossiens pour les torts causés. Les Mauriciens aussi. Car c’est grâce aux Chagossiens que nous avons aujourd’hui un drapeau national. Il est important que nous nous sentions concernés par le drame que vit ce peuple. Demander pardon et l’obtenir : cela permettra de tout mettre à plat pour avancer sur de meilleures bases.”
Cette question, Bruno Raya l’aborde avec une des plus grandes voix du séga contemporain, Désiré François, qui apporte ici une suite au Diego de Cassiya. Ce dernier n’est pas le seul ségatier de l’album. L’enfant de Plaisance a fait un détour du côté de Cité Barkly pour un typique “O-tile o-la-e-lolo” à la Clarel Armelle, qui l’accompagne sur Manz ar li piti.
Mo bann.
Bruno Raya réaffirme sa position en faveur de la décriminalisation du cannabis sur Dekriminaliz li, présenté en deux versions, dont une interprétée avec Malkijah. Plus loin, il souligne l’importance du rôle de la femme en société (Fer konfians bann fam), plaide pour le respect des droits des personnes vivant avec le VIH (Respekte so drwa).
À plusieurs reprises, le chanteur plaide pour l’émergence d’une société meilleure : sans communalisme, favorisant la méritocratie (Mo anvi travay dir) et libérée des complexes futiles (Mauritian plastik). Viv to kreolite, chante-t-il, en rappelant qu’“afro, blan, sinwa, indou, mizilman, tamoul” sont unis par une même culture tendant vers une identité commune. “Être créole pour moi, cela veut dire pouvoir manger un briani, des ti-pouri, un kari tang, enn minn fri. La religion relève du domaine privé et n’a rien à voir avec l’identité de la personne. Je ne comprends donc pas cette histoire de to bann, mo bann, so bann.” Cela, il le chante sur le premier titre de l’album : Ki to bann ?, pour crier son appartenance au bann morisien.
Kaya man.
La forte influence qu’a eue Kaya sur Bruno Raya est très présente dans sa musique, ses messages et l’esprit même de l’album. “Tous les messages que j’ai à passer, je le fais dan lanbians. Sa se Kaya ki ti aprann nou fer sa pou mesaz-la pas pli bien.” Raya rend un vibrant hommage à Kaya sur So nom inn grave, où il accueille Ras Minik en featuring. En mettant en pratique la même discipline et la même rigueur que lui avait enseignées feu Georges Corette au temps où il travaillait sur Live N Direk, Bruno Raya rend également hommage à un autre de ses mentors.
L’art se transmet et se partage. Hier, “c’était nous les jeunes. Nous avons été les pionniers d’un mouvement qui a inspiré des artistes après nous.” Aujourd’hui, “nous sommes les vétérans”, lance-t-il en riant. Ce chemin parcouru, il le rappelle sur l’album face aux jeunes de SoldaKaz BAD sur le titre No 12 pour clamer : Mision akonpli.
Amour.
Sans doute l’un des artistes les plus populaires de ces dernières années, Bruno Raya a appris à composer avec certaines critiques, même les plus acerbes. Le revers de la médaille. “J’y pense souvent et je me dis que pour cinq personnes qui ne m’aiment pas, il y a vingt-cinq autres qui m’apprécient. Ma famille m’a appris à vivre positivement, dans l’amour. Elle m’a appris à ne pas vivre dans la haine. J’admets avoir commis des erreurs, mais je constate aussi que certains de mes détracteurs m’en veulent simplement par jalousie.”
Rest determine a été enregistré dans le nouveau studio de Richard Hein. Jimmy Veerapin, de Paradize Burning, a conçu la pochette de l’album en forme de livret. Le chanteur a été accompagné par Ottentik Groove. Dans cette nouvelle étape de sa carrière, Bruno Raya s’est donné tous les moyens pour frapper un grand coup : “Tout cela a été fait avec amour, dans un esprit positif.”