Le grand colloque international Yer rezistans zordi rezilians, va se conclure cet après-midi à partir de 14 heures avec la communication des rapporteurs et les résolutions qui en résultent, ainsi qu’avec une intervention du délégué de l’Unesco sur l’esclavage moderne. Plus de quarante chercheurs dont environ vingt-quatre venus de l’étranger y auront participé.
Le thème des trois jours et demi d’exposés, échanges et débats qui se sont écoulés depuis l’ouverture samedi matin, à l’université et même au Morne dimanche après-midi, permet d’envisager la recherche sur l’esclavage tant en associant les récits historiques d’autres parties de la planète au récit de l’esclavage dans l’océan Indien, qu’en l’envisageant dans une perspective temporelle par rapport aux différentes formes d’esclavage moderne qui accablent encore l’humanité.
Le colloque international Yer rezistans, zordi rezilians s’est ouvert samedi matin vers 9 h 30, sur une minute de silence en hommage au ségatier Michel Legris, dont les funérailles se tenaient au même moment à Rivière-du-Rempart. Une photographie du Capitaine projetée sur écran a d’ailleurs accompagné les discours inauguraux. Puis la vice-chancelière de l’Université, Rumilah Mohee, a pris la parole en insistant notamment sur le caractère multiple des partenariats que ce colloque illustre en associant le monde académique à des corps para-étatiques ou encore des organisations culturelles qui participent à la démarche pour tous ensemble contribuer à la compréhension de l’esclavage et de ses héritages multiples. Elle a également fait remarquer qu’elle espère une publication des actes dans quelques mois.
Conclusions et résolutions
Le nouveau ministre de la Culture Santaram Baboo a ensuite procédé au lancement officiel de ce colloque organisé dans le cadre des 180 ans de l’Abolition de l’esclavage à Maurice, date éminemment symbolique pour l’avancement des droits et de l’égalité entre les citoyens mauriciens. Le ministre s’est montré dans une brève allocution curieux de pouvoir connaître les conclusions et résolutions qui émaneront de ces échanges pluridisciplinaires autour de l’histoire de l’esclavage non seulement à Maurice mais aussi à travers le monde, afin qu’elles puissent être prises en compte dans les différents musées, centres d’interprétation et autres services et événements dont son ministère à la charge.
La représentante du Morne Heritage Trust Fund, Colette Lechartier, a ensuite invité les différents représentants officiels à procéder à la fois au lancement de plusieurs publications et à l’inauguration et à la visite de l’exposition sur l’histoire de l’esclavage, installée dans l’auditorium, assortie des commentaires avertis du Pr Vijaya Teelock. Il faut savoir en effet qu’un magazine souvenir a été réalisé par Le Morne Heritage Trust Fund en collaboration avec le ministère de la Culture, dans un souci d’associer l’histoire et l’expression culturelle d’une manière très habile. Cette publication sur le 180e anniversaire de l’Abolition alterne dans un ensemble très richement illustré, des textes emblématiques de l’histoire de l’esclavage signés par différents chercheurs et historiens et ainsi que ceux proposés par des écrivains, chanteurs ou poètes d’aujourd’hui qui ont consacré une grande part de leur création à cette grande histoire commune.
Ont également été présentés « De l’esclavage au marronnage raconté à mon fils et à ma fille » de Benjamin Moutou édité par le MHTF ainsi qu’un livret de vulgarisation sur l’histoire de l’esclavage écrit en anglais et en créole par le Centre Nelson Mandela. L’exposition est trilingue (anglais, français, créole). C’est d’ailleurs dans ce souci de rendre l’information accessible au plus grand nombre que les différentes interventions qui ont suivi étaient ensuite résumées oralement en créole, français ou anglais, en complément de la langue dans laquelle elles ont été prononcées.
Le retour à l’histoire
Le fait d’avoir fait appel comme guest speakers à Myriam Cottias, qui préside le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CNMHE) en France, ainsi qu’à Jean Moomou, historien spécialiste sur l’histoire de l’esclavage aux Antilles et en Guyane, affiche cette volonté de nourrir nos propres récits du regard de ceux qui connaissent l’histoire sur un autre versant des océans, et de mieux faire connaître aussi le récit de l’esclavage dans l’océan Indien, qui demeure relativement méconnu à l’échelle mondiale. Jean Moomou a évoqué dans un exposé dense et richement documenté les difficultés et questions que pose le récit mémoriel de l’esclavage tel que cela s’est produit aux Antilles françaises et en Guyane à travers le temps… La commémoration de l’abolition, les hommages rendus aux personnages de l’histoire et les récits varient selon les périodes bien sûr et aussi selon les populations par lesquelles ils sont reçus. Aussi ce chercheur, docteur de l’École des Hautes Études en Sciences sociales, lui-même descendant d’esclaves marrons guyanais, montre-t-il que ces actes commémoratifs sont très diversement perçus — parfois ignorés, parfois vandalisés ou adoptés selon les moments et les lieux — par les différentes populations de descendants d’esclaves aux Caraïbes. D’où l’intitulé de son exposé : « Métamorphose et discordance de la mémoire du marronnage chez les descendants de Marrons bushinengue de la vallée du Maroni-Lawa et chez les Antillo-Guyanais ».
Éclairage politique
Myriam Cottias a pris la relève en apportant éclairage national et disons plus politique sur le travail mémoriel qui a pu se faire en France depuis le vote de la loi Taubira le 10 mai 2001 qui déclarait l’esclavage et la traite négrière comme crime contre l’humanité, et qui a permis la mise en place du comité qu’elle préside actuellement. Intimement convaincue qu’on ne peut fonder l’égalité dans une société en l’ancrant sur les différences, ce grand nom de la recherche française a intitulé sa conférence « Résilience, réparation et régimes mémoriels de l’esclavage : une histoire connectée ». Elle a tout d’abord commenté une carte sur les déplacements de population engendrés par l’esclavage qui montraient un déséquilibre impressionnant entre la traite transatlantique très forte d’un côté et une autre de moindre importance en Asie et dans l’océan Indien, pour souligner qu’en fait cette carte longtemps utilisée comme document de référence, ne prend pas assez en compte l’histoire de l’esclavage dans l’océan Indien et qu’il importe de connecter les récits…
Question éminemment politique, l’Abolition a à voir avec les notions d’égalité dans les sociétés et permet de construire et penser la démocratie dans un monde apaisé… Aussi la conférencière insiste-t-elle sur l’idée que « toutes ces questions doivent être posées de façons non conflictuelles… Si la réparation selon Édouard Glissant est la conjonction des mémoires, je prône un retour à l’histoire pour éviter que la mémoire ne conduise à des sortes de culs-de-sac, revenir à l’histoire et à la contextualisation des phénomènes historiques. Évitons qu’il y ait une mise en compétition, voire des oppositions violentes entre les mémoires. »