Me Anupam Kandhai était celui qui avait ouvert, le 15 juin dernier, le défilé des avocats devant la Commission d’enquête sur la drogue. Sa déposition avait trait à une amende s’élevant à Rs 306 000 à l’égard de l’ex-détenu d’origine étrangère Jackson Kamasho. Il avait impliqué Sanjeev Nunkoo, ancien détenu qui avait été arrêté dans l’affaire du meurtre d’Hélène Lam Po Tang, en 2010, dans son audition. Jeudi dernier, 3 août, Sanjeev Nunkoo devait réfuter tous les arguments de son « ami d’enfance », Anupam Kandhai, devant Paul Lam Shang Leen et ses deux assesseurs. Hier, l’homme de loi a persisté et signé : « C’est Sanjeev Nunkoo, et pas moi, qui avait réglé l’amende ! »
Anupam Kandhai et Sanjeev Nunkoo seraient-ils en train de jouer avec les nerfs de Paul Lam Shang Leen ? Ces deux hommes concernés par une amende de Rs 306 000, payée pour le compte de Jackson Kamasho, en 2016, se renvoient la balle. Convoqué hier, Me Anupam Kandhai n’en a pas démordu non plus. « Les déclarations de Sanjeev Nunkoo, jeudi dernier, rejettent totalement la version que vous nous avez donnée lors de votre audition », devait lui expliquer Paul Lam Shang Leen, martelant à plusieurs reprises : « I maintain, chairperson, it was Nunkoo who did the payment ! » L’ancien juge, qui préside la Commission d’enquête, devait débuter par un rapide rappel de l’affaire : « Vous nous aviez soumis une copie d’un courriel en date du 2 février 2016, avec l’heure affichée de 11 heures. Vous nous aviez dit que ce courriel vous avait été envoyé par le frère de Jackson Kamasho pour solliciter vos services. » Le président de la Commission a relevé quelques zones d’ombre qu’il voulait que Me Kandhai éclaircisse.
Paul Lam Shang Leen : Et le lendemain, voilà que vous vous présentez à la prison, soit le 3 février, en compagnie de Sanjeev Nunkoo, pour régler l’amende s’élevant à Rs 306 000. Ma question est : d’où provenait l’argent pour régler l’amende de Kamasho ?
Anupam Kandhai : I maintain, chairperson. La date est effectivement correcte, mais je souhaite attirer l’attention de la Commission sur le fait que Sanjeev Nunkoo était en contact régulièrement avec moi, bien avant cette date. Ce jour-là, nous nous sommes rendus à la prison de Beau-Bassin dans ma voiture. Il devait être aux alentours de midi, car quand je suis passé récupérer Sanjeev Nunkoo à Coromandel, où il travaille, c’était après son heure de déjeuner. Nous sommes entrés par la grille de la prison, où j’ai montré ma carte d’avocat. Les officiers postés à l’entrée de la prison de Beau-Bassin devaient reconnaître Sanjeev Nunkoo et lui rappeler qu’il lui était interdit d’entrer dans le “compound” de la prison, vu qu’il est un ancien détenu. Il est donc sorti de la voiture, et est resté bavarder avec les officiers. J’ai arrêté ma voiture quelques mètres plus loin. Il faut savoir que le bureau du caissier où on doit effectuer les paiements pour les amendes se trouve dans un bâtiment peu après l’entrée de la prison. Puis, nous avons marché ensemble jusqu’au bureau du caissier…
PLSL : Il y a là des contradictions dans ce que vous déclarez. La grande question est : qui de vous deux dit la vérité ? Vous nous donnez votre version. Celle de Nunkoo est totalement différente ! Kamasho avait été condamné pour trafic de drogue. Ce que nous voulons savoir, est-ce l’argent de la drogue qui a été utilisé dans cette affaire ? Parce que quand même, Rs 306 000 pour un type qui n’a rien et qui doit en plus s’acquitter d’un billet d’avion… Nunkoo a déclaré qu’il n’a jamais eu les moyens, car il ne travaillait pas. Les courriels entre vous et le frère de Kamasho remontent aussi à janvier 2016. Puis, il y a quelques grosses sommes d’argent sur votre compte bancaire…
AK : Comme je vous l’ai dit, Sanjeev Nunkoo était en contact avec moi bien avant ce 3 février. Et ces Rs 475 000 qui sont sur mon compte proviennent de la vente de ma voiture. D’ailleurs, j’avais fourni un document justifiant la vente à la Commission.
PLSL : Selon les informations que nous détenons, le paiement de cette amende a été effectué après les heures normales…
AK : Non, je ne pense pas. Je suis passé chercher Sanjeev Nunkoo aux alentours de midi à Coromandel et on est remonté immédiatement à Beau-Bassin… Il ne devait pas être plus de 14 heures…
PLSL : Le règlement stipule qu’aucun paiement ne peut être fait après 14 heures sauf dans des circonstances exceptionnelles… Je me souviens que, lors de votre précédente audition, je vous avais parlé du fait qu’un haut gradé de la prison serait intervenu pour que vous puissiez effectuer ce paiement bien que l’heure réglementaire ait été dépassée…
AK : Je ne pense pas que je me suis présenté après 14 heures… Qui plus est, le reçu porte le nom de Sanjeev Nunkoo…
PLSL : Pourtant, les officiers disent qu’ils connaissent bien Sanjeev Nunkoo et que ce n’est pas lui qui est venu faire le paiement… Nous avons été surpris par cette information. Puis, vous nous avez aussi dit que l’argent est arrivé de l’étranger…
AK : J’ai dit que c’était à Sanjeev Nunkoo d’expliquer tout cela, parce que c’est lui qui a effectué le paiement de l’amende.
PLSL : Mais lui dit qu’il se trouvait à l’extérieur du “compound”, dans le “yard”, comme on dit, puisqu’il n’avait pas le droit d’entrer…
AK : Je voudrais attirer l’attention de la Commission sur le fait que j’ai été le premier avocat à avoir été convoqué. C’était le 15 juin dernier. Sanjeev Nunkoo, lui, n’a déposé que le 3 août dernier. Plus d’un mois et demi s’est écoulé entre ma déposition et la sienne. Ce que je veux dire, c’est que nous sommes à Maurice et plein de choses peuvent se passer en ces quelques jours… Et à ma décharge, je dirais qu’il y a une caméra près de la caisse concernée et qui devrait donner des éclaircissements.
PLSL : Sanjeev Nunkoo en a parlé lui aussi…
Ravind Dhomun : Pour quelles raisons avez-vous accompagné Sanjeev Nunkoo ce jour-là ?
AK : Parce qu’il pensait que comme il était un ancien détenu, les autorités de la prison ne le laisseraient pas entrer… Ce qui s’est avéré. Je devais agir comme facilitateur pour lui…
RD : Donc, vous saviez qu’il n’allait pas avoir accès à l’intérieur de la prison ?
AK : On ne le savait pas. Je devais l’assister…
RD : Admettons que Sanjeev Nunkoo ait réglé l’amende. Quel était votre rôle à ce moment-là ? Vous n’aviez plus rien à faire ?
AK : Comme il vous l’a dit, Sanjeev Nunkoo et moi sommes amis d’enfance. Il m’avait appelé ce jour-là pour me demander de l’accompagner à la prison où il devait effectuer le paiement de l’amende…
PLSL : C’est lui qui vous a appelé ? Parce qu’il nous a dit que c’est vous qui l’avez appelé ?
AK : Peut-être que je confonds… Mais je devais effectivement le voir ce jour-là pour percevoir mes honoraires.
(NdlR : c’est la première fois que Me A. Kandhai évoque cet argument. Lors de sa déposition initiale, le 15 juin dernier devant la Commission Lam Shang Leen, il n’avait à aucun moment fait mention de quelque honoraire et s’était cantonné à parler du paiement de l’amende de Kamasho.)
Sam Lauthan : J’avais demandé à Sanjeev Nunkoo s’il avait physiquement manipulé cette somme de Rs 306 000 à un certain moment, mais il avait farouchement nié…
AK : C’est étrange, mais j’ai aussi lu cela dans les journaux. Tout comme j’ai appris, de la même manière, qu’il a déclaré qu’en sortant de prison, et avant de prendre l’avion pour rentrer en Afrique, Kamasho avait passé une semaine chez lui. C’est faux et archifaux ! J’ai là une correspondance officielle émanant des autorités de la prison qui font état du fait que le Passport & Immigration Office a gardé Kamasho “in custody” en attendant son départ de Maurice !
SL : C’est en effet la procédure.
AK : Oui, autrement, Kamasho aurait circulé librement dans les rues de Maurice. Mais tel n’était pas le cas !
SL : Est-ce que vous pensez qu’il peut y avoir eu un arrangement quelconque entre le PIO et Sanjeev Nunkoo pour permettre à Kamasho de rester chez lui ?
AK : Je ne pense pas. Cela ne se fait pas de cette manière…
RD : Vous avez vu l’argent dans les mains de Sanjeev Nunkoo ?
AK : Quand il réglait l’amende, oui !
RD : Et il gardait tous ces billets de banque — parce que quand même, Rs 306 000, c’est une grosse somme dans sa poche !
PLSL : Il y a trop de zones d’ombre dans cette affaire. Il y a quelque chose qui ne va pas… Il y a une foule de contradictions entre ce que vous dites, ce que dit Sanjeev Nunkoo et ce que dit l’employé de la prison qui était en poste à la caisse, ce jour-là… D’où proviennent ces Rs 306 000 ?
AK : Je le maintiens. Ce n’est pas moi qui ai réglé l’amende de Jackson Kamasho !