Engagé dans le bénévolat depuis 25 ans, Ali Jookhun soutient les jeunes trisomiques de même que leurs parents

Cela fait 25 ans cette année qu’il s’en va volontairement à travers l’île soutenir des personnes en situation de handicap. Lui-même tient son expérience des soins nécessités par ses deux regrettées jumelles, toutes deux nées avec des handicaps multiples. En dépit de leur disparition, Ali Jookun a continué à soutenir les parents d’enfants handicapés, notamment sur les questions ayant trait à l’éducation et à la santé. Toutes ces années de dévouement, il les a consacrées « à la cause de ces personnes parce que c’est inné en moi, et non parce que je recherche une quelconque reconnaissance ». Néanmoins, vu la coïncidence avec ses 25 ans d’engagement, il voit dans le Commonwealth Points of Light Award, qu’il vient de recevoir, une « main divine ». Une récompense qui reconnaît à titre individuel des bénévoles exceptionnels qui apportent un changement dans leur communauté. Rencontre.

Durant les jours précédant le Commonwealth Heads of Commonwealth Meeting, en avril dernier, un volontaire de chacun des 53 pays du Commonwealth a été reconnu pour son travail. Suivant le succès du programme, la reine d’Angleterre a décidé de poursuivre avec cette récompense jusqu’au Commonwealth Heads of Governement Meeting au Rwanda en 2020. C’est dans ce contexte que Ali Jookun a été reconnu pour son travail. Il est le deuxième Mauricien à s’être vu attribuer ce trophée après Vashil Avinash Jasgray en avril dernier.

« Tout cela reste un mystère », avoue Ali Jookun, qui dit ne pas comprendre comment la haute commission britannique à Maurice a recommandé son nom. « Ce n’est que fin octobre que j’ai été informé de la proposition de mon nom. » Quand on lui demande ce que cette reconnaissance représente à ses yeux, il est quelque peu pris au dépourvu, n’ayant, dit-il, jamais pensé être le récipiendaire d’une telle récompense. « Ce sont mes jumelles qui constituent ma force motrice, même si elles sont au paradis. Je leur dédie cette reconnaissance ainsi qu’à tous les parents dévoués à leurs enfants en situation de handicap. Je ne fais pas du volontariat pour avoir de crédit, de l’argent ou des voyages pour assister à des conférences. Je fais ce travail parce que c’est inné en moi. Tenez, ce matin, je me suis levé à 6h pour aller déposer un fauteuil roulant pour une habitante de Sainte-Croix qui a des problèmes rénaux et qui est non voyante. Pour moi, après avoir accompli ce service, ma journée avait déjà bien démarré. Mon travail se réalise davantage sur le terrain qu’à travers des conférences. Certes, je suis assez médiatisé, mais je fais la différence entre visibilité et publicité. » Une reconnaissance qui intervient juste au 25e anniversaire de son engagement social et qui l’induit à y voir une « main divine ».

S’il a mis sur pied deux associations, en l’occurrence U-Link depuis 2004 et la Down Syndrome Association depuis 2014, il ne dispose pas de centre à proprement parler. « Avec ou sans association, je suis capable de faire du bénévolat. Nous avons créé la deuxième association pour qu’elle soit affiliée à l’association internationale et à la branche africaine. » Actuellement, la Down Syndrome Association de Maurice travaille sur un projet intitulé “Skilled Development Plan” avec l’ambassade américaine en vue d’identifier les besoins des jeunes trisomiques à Maurice.

Ali Jookhun : « Quand vous faites du social, vous ne pouvez avoir de la haine, un esprit de vengeance ou être animé par le règlement de comptes »

En un quart de siècle d’engagement social, l’infatigable travailleur bénévole est d’avis qu’un des plus gros obstacles à l’avancement des personnes handicapées à Maurice est la communication. « Nous avons des lacunes au niveau du “customer care”. Les fournisseurs de services devraient comprendre ce qu’est le handicap et les raisons pour lesquelles on les sollicite. Par exemple, la semaine dernière, ayant besoin d’une salle, j’ai contacté la mairie de Port-Louis. Un employé m’a dit qu’il n’est pas en mesure de me donner le renseignement voulu. J’ai dû fermer mon magasin pour me rendre sur place afin d’obtenir l’information. Imaginez si mon déplacement avait été vain… Autre exemple : un ami présentant un handicap est employé à son propre compte et détient son permis de conduire. Il cherchait à acheter une “Duty Free Car”. On lui a demandé un “Pay Slip”… Au lieu de faciliter la vie de ces personnes, c’est tout le contraire que l’on fait ! »

S’il concède avoir vu des améliorations dans le domaine du handicap à Maurice depuis 1993, l’année où il a commencé à s’engager bénévolement, Ali Jookun souligne qu’à Maurice, un autre gros problème est qu’il n’y a qu’un ministère qui s’occupe du handicap. « Or, l’administration régionale a des responsabilités, de même que la santé, les sports et les infrastructures publiques. Il faudrait un travail en réseau entre tous ces ministères. » Notre interlocuteur évoque un autre problème au niveau des boards dont les membres ne sont pas bien versés en matière de handicap. « Prenons le Training and Employment of Disabled Persons Board. Il n’y a à présent pas de Chairman. C’est le secrétaire permanent qui agit comme Chairman alors qu’il a déjà des engagements importants auprès du ministère. Où aura-t-il le temps pour cette responsabilité supplémentaire ? » Il reconnaît toutefois avoir eu l’occasion de travailler avec « des fonctionnaires très professionnels ».

« Je préfère encore marcher seul »

Comme projet, Ali Jookun prévoit de mettre sur pied prochainement un Mouvement de Parents. « Bien des décisions sont prises dans le domaine du handicap sans que les parents aient leur mot à dire. Or, ces derniers sont les premiers à connaître les besoins des enfants handicapés. » Il prend l’exemple des consultations prébudgétaires pour montrer que s’il n’a rien contre les Ong qui participent à ces réunions, « ce sont davantage les parents qui devraient y participer ». Selon lui, « il ne faut pas que l’on fasse la pluie et le beau temps avec les personnes handicapées ».

Comme progrès, il souhaite que l’inclusion des handicapés soit un succès. « Cela ne doit pas demeurer un slogan. C’est un bien joli mot que celui “d’inclusion”. Mais nous ne pouvons dire qu’on va inclure un enfant dans une école et par la suite, il n’y a pas les infrastructures appropriées. Cela doit être une réalité dans la pratique. »

Invité à partager son opinion sur le transfert de 75% des fonds du CSR des entreprises vers la NCSR Foundation, Ali Jookun observe que c’est « davantage la manière dont l’argent est utilisé qui compte plus à mes yeux ». Il poursuit : « Aujourd’hui, c’est devenu comme un festival où les Ong reçoivent des chèques. Mais il faut voir quel est le “end-product”. Il ne faudrait pas sous-estimer des Ong. Il faut analyser les projets qu’elles présentent. Il y a aujourd’hui trop de duplications. Le MACOSS en lui-même est un problème aujourd’hui. À l’époque, il avait sa raison d’être. Aujourd’hui, je ne crois pas dans son utilité. Je ne sais si les membres réalisent la raison pour laquelle on l’avait créé. Aujourd’hui, au sein du MACOSS, il y a des conflits. La cause sociale se dilue. » Le travailleur engagé précise qu’il est, lui, un travailleur volontaire, et non pas un travailleur social qui est rémunéré. Et il se réjouit de l’être. « Je préfère encore marcher seul, mener la lutte seul, que de rejoindre un groupe où il y a division et haine. Quand vous faites du social, vous ne pouvez avoir de la haine, un esprit de vengeance ou être animé par le règlement de compte. Si c’est le cas, il faut faire un autre travail. De nos jours, il y a beaucoup de compétition dans le travail social. Moi, je crois davantage dans des tables rondes avec des partenaires qui débattent de choses à réaliser. »

Il remercie toutes les personnes qui l’ont soutenu durant toutes ces années de service envers les plus vulnérables de la société. Depuis 1993, Ali Jookun a aidé à améliorer la vie de plus de 1 500 personnes en situation de handicap. Il a aidé le gouvernement à établir la Special Education Needs Authority. « Cette instance aidera à mettre de l’ordre parmi les Ong. Si une école SEN veut mettre à la porte un enfant, la SEN Authority pourra trancher. »

Dans une déclaration parue sur le site du Commonwealth Points of Light Award, Ali écrit : « As humans none of us is superior to each other and inferior towards our counterparts. Engaging in volunteering for a better tomorrow, we should never seek accolades and awards. Being able to serve without expectation is a divine opportunity where one is able to aid and inculcate goodness. » Un engagement motivé par le seul besoin de se mettre au service des autres.