La mairie de Saint-Denis de l’île de La Réunion, avec la collaboration de L’Association Réunionnaise des Relations et Créations Culturelles (l’ARRCC) ont organisé du 1er au 6 octobre 2013, les Journées de la non-violence, au cours desquelles des conférences, des ateliers de travail avec des étudiants, ont été organisés, avec comme objectif, la commémoration du souvenir du Mahatma Gandhi.  Comme chaque année, Mme Sabine Paulic Armoudom, présidente de l’ARRCC, a été la cheville ouvrière de toute cette semaine d’activités autour de l’Ahimsa. Le professeur Reshmi Ramdhony de L’Institut Mahatma Gandhi était la conférencière principale durant la semaine de la non-violence. Voici dans son intégralité une de ses conférences.
Dans la longue histoire de l’Inde, nombreux sont les réformateurs qui ont lutté contre les injustices sociales, la hiérarchie des castes et l’avilissement des femmes, mais personne plus que Gandhi n’a réussi à détruire la discrimination. Il estimait que la femme était la personnification même de l’abnégation et par conséquent de la non-violence. Il tenait en même temps à l’égalité des sexes. C’est grâce à lui que toute une série de lois progressistes ont  été adoptées dans les années 1950 et depuis, portant notamment sur la succession, le mariage et l’interdiction de la dot.
Premièrement, je tiens à débuter la conférence avec ces mots de Mandela en honneur du Mahatma : «Gandhi tient la clé au désir de l’humanité pour la justice sociale ; suivez-le avec conviction et courage. Je l’ai toujours trouvé une source intarissable d’inspiration. »
Deuxièmement, je tiens à partager avec vous cette pensée de Gandhi sur la femme : « Le sexe féminin n’est pas le sexe faible. Il est le plus noble des deux par son pouvoir de sacrifice, de souffrance silencieuse, d’humilité, de foi et de connaissance… plus pure est sa souffrance personnelle, plus grand le progrès… la dignité de la femme veut une loi plus haute : la force de l’esprit. Je veux que la femme ait conscience de son pouvoir. »
On se demande souvent comment un être aussi frêle que Gandhi pouvait représenter un secours si puissant pour des millions d’hommes et de femmes. Il était pour eux comme une « mère » ; aussi mérite-t-il pleinement, de ce fait, d’être considéré autant comme la Mère que comme le Père de la Nation.
Les grands classiques
Mahatma Gandhi subit dans une large mesure l’influence de nos grands classiques, et notamment des personnages féminins de ces oeuvres.  Il évoquait constamment « la fière Draupadi » (héroïne du Mahabarata) et la « Sita immaculée » (héroïne du Ramayana), les citant en exemple sur le plan du courage et du sens de l’honneur. Il était d’avis que la chasteté n’est pas une qualité que l’on cultive. Elle doit surgir de l’intérieur et sa valeur réside en sa capacité de surmonter toute tentation qui se présente. Et il a dit que Draupadi pouvait faire plier à sa volonté impérieuse le puissant Bhima lui-même.  Bhima était une terreur pour tous, mais devant Draupadi il devenait doux comme un agneau. Ce que Gandhi cherchait à faire remarquer, c’était qu’aucune femme n’est faible, car elle a la force d’esprit qui choisit la mort plutôt que le déshonneur dans un moment de crise. La volonté d’être un martyr donne le courage de trouver un moyen pour sortir de toute situation.
L’autre influence significative sur Gandhi était celle de sa mère de qui il apprit l’amour des temples, de Tulsidas et de Ram, de Sita, du Ramnam (récitation du nom de Ram) et en vérité, l’amour des classiques. Jamais il ne rompit la parole d’honneur donnée à sa mère avant de partir à l’étranger : « Je fis voeu de ne toucher ni au vin, ni à la femme, ni à la viande. »
Gandhi apprit aussi beaucoup de son épouse ; lorsqu’il fit le serment du Brahmacharya (le célibat), son épouse « devint » pour lui la mère des ses fils et il s’identifia dès lors avec ses fils, accordant à sa femme la vénération d’une mère. A quiconque était sur le point de devenir mère, il disait que le monde n’était pas à l’extérieur mais en dedans de chaque être. Il suggérait à des écrivains que ceux-ci considèrent la femme comme leur propre mère et il leur assurait que la littérature la plus chaste s’écoulerait alors de leur plume. Il leur conseillait de se rappeler que c’était une femme qui avait été tout d’abord leur mère avant qu’une femme ne devienne leur épouse. Il eut la générosité de faire l’éloge de sa femme pour lui avoir appris ce qu’était le « satyagraha ». Il avoua que c’était d’elle qu’il avait appris la leçon de la non-violence, lorsqu’il s’était efforcé de la contraindre à sa volonté à lui. Sa ferme résistance d’une part, et sa calme soumission aux souffrances qui suivirent les exigences stupides de son mari, remplirent ce dernier, en fin de compte, de honte, annihilant chez lui la fausse idée qu’il était né pour la dominer ; finalement ce fut elle qui devint son guide pour ce qui est de la non-violence.
On sait bien que Gandhi s’attachait à mettre en pratique tout ce qu’il prêchait. Il s’identifiait à tous ceux pour qui il oeuvrait, à savoir les pauvres. Il tenait également à ce que sa femme en fasse de même, ce qui coûta fort à celle-ci en termes de sacrifices personnels. Kasturba dut renoncer à ses bijoux, à tous les rites qui entraînaient des dépenses et à ses beaux saris contre du khâdi (sari tissé à la main sur le rouet). L’année 1906 marqua un tournant dans la vie de Gandhi car c’est à partir de là qu’il cessa d’être un « chef de famille » et qu’il tourna son attention vers la société. Il fit le voeu du bramacharya, et donna à sa femme la Mukti (la libération). Ainsi, il prêchait, grâce à son exemple personnel, la maîtrise rigoureuse de soi. Tout ce qu’il prescrivait aux autres, il en faisait tout d’abord l’expérience sur lui-même.
Le satyagraha
Il n’offrait jamais de solution qui ne convenait pas au sol indien. L’important dans ses prescriptions était qu’elles avaient toutes une couleur locale et convenaient bien au mode de vie et au système de valeurs de l’Inde. Il gardait un point de vue moderniste sur la femme alors même que ses idées sur ce sujet étaient profondément enracinées dans la tradition, puisant leur force dans tout ce qu’il y avait de meilleur dans la culture indienne.  
En sollicitant l’appui des femmes dans son mouvement de réformes sociales, intimement lié à la lutte pour l’indépendance, il eut recours à un outil typiquement indigène, le satyagraha (insistance sur la vérité). L’origine du satyagraha ne réside-t-elle pas dans l’attitude inébranlable du tapas (la prière méditative) des sages du passé? « J’ai tenté », a-t-il dit, « de mettre l’Inde en face de l’ancienne loi de la renonciation. Pour le satyagraha, la non-coopération et la résistance civile ne sont que de nouveaux termes désignant la loi de la souffrance. »
Gandhi estimait que la femme était l’incarnation même de l’Ahimsa et de l’abnégation et par conséquent, de la non-violence. « J’aimerais constater », dit-il une fois « que mon armée future compte une grande prépondérance des femmes sur les hommes. Si le combat arrivait, je l’aborderais alors avec une bien plus grande confiance que si les hommes prédominaient. Je redouterais la violence de ces derniers. Les femmes seraient ma garantie contre une telle explosion. » Aucun homme, pas même Gandhi, n’aurait pu arracher les femmes de leurs vies effacées pour lutter pour la liberté, si celle-ci avait été menée dans la violence. Les femmes lui ont fait confiance.
Ses enseignements découlaient d’expériences mises à l’épreuve en Inde, depuis les temps anciens et leur application par la suite, à lui-même et à sa famille, avant d’être prescrits aux autres ; ils découlaient de l’influence qu’eurent sur sa pensée et ses principes, sa mère, son épouse et les personnages féminins des grands classiques. Ses enseignements, ainsi que son adoption de la non-violence comme credo et de la résistance passive comme l’arme avec laquelle il devait mener la lutte pour l’indépendance, étaient la base sur laquelle il définit le rôle de la femme en Inde. Il le fit par le biais de ses écrits dans les revues Young India, Harijan, etc., et à travers ses lettres à de nombreuses personnes. Sa correspondance avec une Danoise qui avait épousé un Indien, les lettres à ses consoeurs dans l’Ashram et ses réponses aux diverses autres personnes qui lui écrivaient pour éclaircir leurs doutes, révèlent sa franchise et le courage qu’il avait d’agir selon ses convictions.  Il prouva réellement et littéralement que la plume était plus puissante que l’épée.
Les opinions de Gandhi englobaient la gamme entière des pratiques et activités sociales touchant à la vie de la femme. En dépit de son insistance sur le fait que « la femme est la personnification de l’abnégation » et que « la femme est l’incarnation de l’ahimsa » (non-violence), il tenait à l’égalité des sexes : « La femme est considérée comme la moitié chère de l’homme. Tant qu’elle n’a pas les mêmes droits que l’homme devant la loi, tant que la naissance de la fille n’est pas accueillie avec la même joie que celle du garçon, il faudra reconnaître que l’Inde souffre d’une paralysie partielle. »  Il ne faisait aucun compromis sur la question des droits de la femme et déclarait qu’ « on devrait placer sur un pied d’égalité parfaite, les filles et les fils. »
Forte en face de la souffrance
Tout en considérant que l’homme et la femme sont égaux, il estimait que chacun des deux devrait avoir la possibilité de compléter l’autre afin de maximiser les avantages et réduire les désavantages de part et d’autre. Il ne préconisait pas une vie cloisonnée en compartiments, « ni que des domaines de connaissance ferment leurs portes à certains : et à moins que des programmes d’instruction ne soient basés sur une appréciation, accompagnée d’un esprit de discernement de ces principes de base, l’homme et la femme ne pourront atteindre leur plein épanouissement. »  Il en fait écho de nouveau lorsqu’il dit « les femmes doivent se relever jusqu’au niveau de l’homme. Elles ne devraient pas imiter l’homme dans sa férocité, mais elles devraient atteindre le niveau de l’homme dans tout ce qu’il y a de mieux en lui. »
Gandhi était d’avis que la femme ne se rendait pas compte de son pouvoir et de sa force.  Il a dit : « Malheureusement, elle n’a pas pris conscience de l’énorme emprise qu’elle a sur l’homme.» Il estimait que l’homme exerçait une influence hypnotique sur la femme. Partout dans le monde où « l’homme a considéré la femme comme un outil, elle a appris à être son outil et a fini par trouver cela facile et agréable parce que lorsqu’un être entraîne un autre dans sa chute, la descente devient facile. »  Selon lui, si la femme est faible dans sa force de frappe, elle est forte en face de la souffrance. Et encore une fois, il se réfère à la mythologie : «Elle (la femme) doit apprendre à ne pas dépendre de l’homme pour protéger sa vertu ou son honneur. Je ne connais aucun exemple où un homme ait jamais protégé la vertu d’une femme. Il ne pourrait le faire, même s’il le voulait. Rama n’a certainement pas protégé la vertu de Sita, ni les cinq Pandavas celle de Draupadi.  Ces deux femmes nobles n’ont protégé leur vertu que par la seule force de leur pureté. Personne ne peut perdre son honneur ou son respect de soi, sauf s’il y consent lui-même. »
Gandhi considérait que la femme devrait mener une vie de simplicité. « Le réel ornement de la femme», estimait-il, « est son caractère, sa pureté. Le métal et les pierres ne peuvent jamais être de réels ornements. Les noms des femmes comme Sita et Damayanti nous sont devenus sacrés à cause de leur vertu sans tache, nullement à cause de leurs bijoux, si elles en ont portés. » Si elle veut être le partenaire égal de l’homme, elle devrait se refuser à se parer pour lui plaire. Il préconisait le mode de vie simple et la pensée élevée.
Gandhi était persuadé que le vrai progrès de la femme ne pouvait venir que grâce  à ses propres efforts. « Dans le nouvel ordre, les femmes travailleront à temps partiel, leur fonction principale étant de s’occuper de leur foyer. Le salut économique et moral de l’Inde dépend principalement de la femme.» L’avenir économique de l’Inde, selon lui, dépendait de la femme qui saurait élever dignement la génération future.
Gandhi ne laissait passer aucune occasion de faire des éloges chaleureux des femmes pour leur patience et leur esprit de sacrifice. Il écrivit par exemple, au sujet de Mlle Schlesin, sa secrétaire européenne en Afrique du Sud : « Son courage égalait son abnégation. Elle est l’une des rares femmes que j’ai eu le privilège de connaître, dotée d’un caractère pur comme le cristal et d’un courage qui pourrait faire rougir un guerrier. »
Il s’était a pris pleine conscience des injustices commises contre la moitié de l’humanité, bien avant que quiconque ait même conçu l’idée de l’Année ou de la Décennie internationale de la Femme !  Je terminerai cette conférence sur ces paroles écrites par ma collègue, le Dr Elizabeth Visuvalingam : «Gandhi construit son rapport à autrui comme une libération et non comme une aliénation, ses voyages comme des moments de réflexion sur soi et sur l’autre. Son autobiographie a ainsi renouvelé la figure du voyageur en l’inscrivant dans un voyage réel dans un récit (de soi) dans l’espace mais aussi dans un itinéraire plus complexe du même, de l’autre et donc de l’ailleurs de l’autre.»