Le 1er février 1993 à Grand Gaube, dans un discours qui a fait date, le père Roger Cerveaux dénonçait le manque de reconnaissance et de valorisation de la communauté créole au sein de son église et de la société mauricienne toute entière. Il a ainsi catalysé ou officialisé, mis sur la place publique, un malaise qui existait depuis fort longtemps et qui, durant les 20 années qui vont suivre, fera l’objet de beaucoup d’interrogations, voire de conflits, aussi bien dans l’Eglise que dans la société mauricienne. Relisant l’histoire de notre pays ces vingt dernières années, on peut affirmer sans la trahir, que de toutes les composantes de la population mauricienne, les créoles, leur histoire, leur culture ont occupé une place prépondérante au coeur des débats internes à l’Eglise et des faits de société.
Les faits :
•    Le 1er février, jour de l’abolition de l’esclavage, devient fête nationale célébrée par un congé public annuel. Un festival créole annuel est organisé.
•    L’esclavage est déclaré crime contre l’humanité par l’ONU.
•    La langue kreol reçoit ses lettres de noblesse à travers la publication d’une graphie et d’un dictionnaire créole mono-langue, le premier dans le monde. La langue kreol fait ainsi son entrée à l’école primaire et secondaire, ainsi qu’au niveau tertiaire.
•    Dans l’église profondément remuée de l’intérieur, secouée dans sa composante blanc/créole, a eu lieu un débat qui a occupé une place considérable au point que Mgr Maurice E. Piat consacre sa première lettre pastorale à cette question. En l’an 2000, le point de départ du synode diocésain porte sur les cris de souffrance de la communauté créole. Au coeur de ces remises en question, une créativité considérable se manifeste avec de nouveaux chants liturgiques en kreol composés par le père Jocelyn Grégoire, Georges Jean Louis, Roland Jean et le père et Laurent Rivet entre autres. Le nouveau Testament traduit en créole est publié par la Société Biblique. Désormais, les liturgies tiennent compte de la langue et de la culture créoles. Le père Roger Cerveaux lui-même est pionnier du chant de l’Evangile en kreol dans les célébrations liturgiques.
•    Les émeutes qui ont suivi la mort de Kaya révèlent à la société mauricienne l’ampleur du malaise créole. Les plus aveuglés sur la question créole comprennent que La République se devait de porter une attention spéciale à ce peuple dont l’explosion de souffrance a menacé la paix publique. Kaya, inventeur du seggae, devint le symbole d’une culture créole pas assez reconnue. De là partiront les programmes de lutte contre la pauvreté.
•    Pendant ce temps, dans le domaine sportif, de Judex Lefou à Fabrice Bauluck et James Agathe, en passant par Bruno Julie, des dizaines de créoles portent haut la flamme de la présence mauricienne au plus haut niveau des compétitions internationales. Les artistes, musiciens et chanteurs portent la culture mauricienne et créole dans les hôtels où le tourisme devient l’industrie porteuse de l’économie mauricienne.
•    Le Truth and Justice Commission obtenue de haute lutte par les Verts Fraternels et Sylvio Michel constitue le sommet de ces vingt ans. Il convient de saluer Sylvio qui continue en ce moment son combat pour l’application des recommandations de cette commission unique en son genre parce qu’elle est la seule dans le monde qui ait enquêté sur l’histoire et les conséquences de l’esclavage et de l’engagisme.
Durant ces 20 dernières années, les acteurs de ce cheminement créole ont été les organisations créoles au sein de la société mauricienne, dans la variété de leurs approches et le Komite Diosezin Premie Fevrye (KDPF) au sein de l’église. Pour célébrer ces vingt ans de combat, le Komite Diosezin Premie Fevrye convoque ce dimanche 27 octobre à l’auditorium Octave Wiehé, une convention créole. En présence de plusieurs centaines d’invités, les conventionistes réfléchiront sur le thème « les créoles dans l’Education ». Deux cents hommes et femmes créoles qui ont réussi leur parcours scolaire jusqu’à la HSC, raconteront comment ils/elles ont déployé des ressources pour réussir leur scolarité. Par son approche positive, cette convention veut marquer le passage dans ces vingt ans, du malaise créole à la résilience.