MANJUSHA COONJAN & STEFAN GUA (Membres du Comité National de Rezistans ek Alternativ)

Au lundi 13 avril 2020, Maurice comptait 319 cas de personnes atteintes du COVID-19, dont 9 morts. La Réunion, à 30 minutes de vol, en comptait 388 cas et zéro mort. Cette situation laisse beaucoup à penser quant à la capacité de prise en charge de nos soins de santé face au COVID-19. Aux nombreuses questions de la presse à ce sujet, nous avons eu droit à toute sorte de réponses, médisantes, dans certains cas, comme celle du ministre de la Santé, Kailesh Jugatpal. Dans sa réponse du 3 avril suivant une question de la presse, le ministre laissa entendre que nous ne connaissons pas les méthodes utilisées à La Réunion et que nous ne savons pas si les patient.es mourant.es du COVID-19 sont déclaré.es comme tel là-bas. Nous laisserons au ministre le soin de répondre à nos amis réunionnais sur les supposées cachotteries de leurs services de santé. Rappelons quand même que c’est bien le même ministre qui, sur le ton le plus désinvolte possible, le 3 février 2020 à l’Assemblé nationale, affirmait qu’il n’y avait pas de raison de s’alarmer de la pandémie à Maurice. En l’absence d’une réponse sérieuse du ministre de la Santé, la question quant à la différence entre les chiffres en matière de mort entre La Réunion et Maurice subsiste. Zouberr Joomaye, porte-parole de la cellule de communication gouvernementale, nous devons l’avouer, a tenté d’y répondre de manière plus rationnelle et humble à deux reprises à cette interrogation ; le 2 avril quand il fut l’invité d’une radio privée; et lors du point de presse quotidien du 6 avril. Il avança donc l’hypothèse des préconditions présentes chez les Mauricien.ne.s, rendant le COVID-19 plus létal à Maurice, mais il se garda bien de préciser « …qu’à la Réunion… ». Il convient à ce stade de faire un schéma de ce qui avait été avancé par ce dernier pour Maurice :

Si effectivement il y a unanimité chez les professionnel.les de santé pour dire que le COVID-19 s’appuie sur les problèmes de santé existants chez toute personne infectée pour aggraver sa situation et potentiellement rendre létale l’infection, nous devons aussi cependant, nous interroger sur les conditions sanitaires préexistantes à La Réunion pour savoir si les explications du Dr Joomaye tiennent la route. Dans un rapport de l’Observatoire Régionale de la Santé de 2017, il est dit que la première cause de décès à La Réunion serait due aux maladies cardio-vasculaires, dont 130 décès par année uniquement liés à l’insuffisance cardiaque. L’Agence Régionale de la Santé parle quant à elle de 8% de Réunionnais.es pris en charge pour le diabète en 2017. Plus loin cependant, la même agence reconnaît que « le nombre réel de patients diabétiques dans la population réunionnaise est sous-estimé car il est calculé à partir du nombre de patients pris en charge (par le Régime Général et les sections mutualistes). » Le portail d’information masanté.re évoque quelque 33% de réunionnais.es souffrant de l’hypertension artérielle. Quant aux problèmes de surpoids et d’obésité, le journal en ligne ipreunion fait état en mai 2019 de 50% de la population réunionnaise, enfant compris qui y seront concernés. Même si les chiffres nous indiquent qu’à Maurice les ‘préconditions’ qui mènent à la mortalité des patient.e.s atteint.e.s de COVID- 19 sont légèrement plus élevées qu’à la Réunion cela n’explique pas qu’il n’y ait pas de morts chez nos voisins de l’île sœur si nous suivons la logique du Zouberr Joomaye. Puisque ce dernier insiste sur la nécessité de comparer ce qui est comparable, faisons donc un calcul tout simple ; le nombre de décès à Maurice est de 2.8% (9 pour 319 cas au lundi 13 avril) et serait lié aux préconditions; si la même logique s’applique pour La Réunion qui compte 391 cas à lundi 13 avril, on aurait dû compter 5 décès au moins, nous basant sur ces ‘préconditions’ en les estimant à 50% moins élevées comparativement à Maurice… Donc la question demeure pourquoi y a-t-il des morts à Maurice avec un taux de contamination moindre qu’à la Réunion qui n’en compte au lundi 13 avril aucun décès liés au COVID-19? Si la thèse de la comorbidité tient à Maurice pourquoi ne tient-elle pas à La Réunion?

Comparons ce qui est comparable, le nombre de cas d’infection locale à Maurice est de quelque 57%, soit au moins 2 fois supérieur que nos voisins de la Réunion qui est de quelque 28%. De ce fait, la question qui se pose est, est-ce que Maurice a une déficience au niveau du diagnostic des patient.e.s pour déterminer, à temps si ces dernier.e.s sont COVID-19 + ? Si tel est le cas cela pose deux sérieux problèmes : 1) Le temps de la prise en charge clinique du patient peut se faire dans un délai tardif, suffisamment pour que le pronostic vital de la personne soit engagé, d’autant plus si cette dernière a les préconditions qu’évoque Zouberr Joomaye. 2) La capacité d’infecter d’autres personnes devient plus élevée puisque les conditions d’isolement immédiates que requiert cette maladie ne seront pas effectuées à temps. C’est ce qui pourrait expliquer en partie que Maurice compte un certain nombre de morts que ne compte pas La Réunion, même si nos deux populations souffrent de pathologies identiques. Sur une autre note, La Réunion utilise, outre les tests PCR, le CT Scan systématique sur tous les cas suspectés de COVID-19, ce qui augmenterait considérablement la précision en matière de diagnose. Est-il possible d’en faire de même à Maurice ? Cette question ouvre la voie à trois possibilités ; la première étant peut-être que l’État n’y a pas réfléchi; la deuxième que l’État a des raisons (jusqu’à présent inexpliquées) pour ne pas le faire; la troisième que pour une raison ou une autre l’État ne dispose pas des ressources nécessaires pour faire de tels examens sur les cas suspects. Si la dernière hypothèse s’avère vraie, cela nous mène à une série d’interrogations sur la capacité de notre service de santé à faire face à cette pandémie. Loin de nous de mettre en doute le dévouement du personnel hospitalier ou sa compétence. Nous savons que ces derniers ne sont pas responsables de la politique gouvernementale ou étatique. Comme tous fonctionnaires, ces personnes travaillent selon les paramètres définis par l’État et avec les outils dont elles disposent. Parlons justement de ces outils, pour en avoir été l’objet de multiples articles de presse, nous savons que le fait d’avoir des appareils, dont le fameux CT Scan, défectueux dans nos hôpitaux, n’est pas chose rare, et que cela ajoute beaucoup de pression sur le personnel hospitalier qui fait face quotidiennement au public. C’est pour cela que les questions posées nécessitent des réponses claires et précises puisque aujourd’hui, plus que jamais, il y va de l’intérêt et du bien-être public. Mardi 14 Avril