Notre invité de la semaine est Dan Maraye, expert comptable et surtout observateur de la situation politico-économique du pays. Dans l’interview qu’il nous a accordée vendredi matin, il passe en revue l’actualité politique, analyse le fonctionnement du gouvernement et donne son opinion sur le ministre de la Bonne Gouvernance, dont l’action est, selon lui, un des gros points négatifs de l’action gouvernementale.
Dans votre dernière interview accordée à Week-End au mois d’avril, vous disiez qu’il y avait une pagaille dans le secteur financier. Est-ce que cette pagaille a disparu ou elle s’est intensifiée ?
— Malheureusement les événements qui ont suivi cette interview m’ont donné raison. La situation s’est encore détériorée. Cela est dû, selon moi, au fait qu’il y a, au sein du gouvernement, plusieurs centres de pouvoir au lieu d’un seul, autour du Premier ministre. Tout cela crée une pagaille qui ne cesse de s’intensifier. Il est difficile aujourd’hui pour quelqu’un qui réfléchit d’avoir confiance dans les politiciens, surtout en certains ministres très bavards. Prenons le ministre des Services financiers et de la Bonne Gouvernance, une vraie catastrophe, dont les premières déclarations n’étaient que du vent qui a endommagé notre système financier et notre réputation à l’étranger. Des déclarations qui ont dû être corrigées par la suite par le ministre des Finances, ce qui indique que le ministre de la Bonne Gouvernance fait tout sauf de la bonne gouvernance.
Vous auriez dû avoir été le premier à vous réjouir que le gouvernement ait nommé un ministre de la Bonne Gouvernance,  concept qui a été longtemps votre cheval de bataille.
— Je suis profondément déçu. On a dévalué, dénaturé le concept de la Bonne Gouvernance. Il faudrait changer le plus vite possible le nom de ce ministère.
Changer ou fermer?
—  J’ai été heureux quand on a créé ce ministère, mais il fallait mettre à sa tête quelqu’un qui comprend la philosophie de ce concept. Cela n’a pas été fait et on voit le résultat. Il faut éliminer le côté Bonne Gouvernance de ce ministère qui donne une mauvaise connotation au concept. Les agissements du ministre affectent l’image de notre pays, notre économie et le secteur financier.
En parlant d’économie, selon vous le traité de non double imposition avec l’Inde finira-t-il par être signé?
— Mettons les choses dans leur contexte. Il faut admettre que le gouvernement actuel avait hérité d’une situation catastrophique et des  institutions complètement pourries à cause de qui on sait. Mais ce n’est pas une raison pour traiter les dossiers avec légèreté. La signature du traité va dépendre de beaucoup d’éléments que certains ministres de ce gouvernement ne semblent pas bien maîtriser.
Le projet de loi Bhadain est le principal problème du gouvernement Lepep?
— Le coeur du problème du gouvernement Lepep n’est pas le projet de loi, mais le ministre qui le présente. Cela vaut aussi pour certains autres ministres. Quand le Premier ministre fait un pas en avant, certains ministres font immédiatement trois pas en arrière; du coup le pauvre Premier ministre doit maintenant faire quatre, sinon cinq pas en avant pour faire avancer les choses.
Pourquoi est-ce que le pauvre Premier ministre accepte les agissements et les déclarations de ces ministres qu’il doit par la suite corriger?
— Parce qu’il existe plusieurs centres de pouvoir au sein de ce gouvernement. Combien de temps encore est-ce que ce système bancal va perdurer? Le PM ne peut pas passer son temps à corriger les erreurs de ses ministres. Il avait promis de faire une évaluation du travail et de la performance de chacun de ses ministres, il est temps qu’il tienne sa promesse et prenne les décisions qui s’imposent. Nous sommes aussi dans une pagaille parce qu’il n’y a que quelques ministres qui font leur travail correctement, pas la majorité.
Que pensez vous de la prise de position du Bar Council contre le projet de loi Bhadain?
— Je suis content de la levée de boucliers du Bar Council contre le projet de loi Bhadain. J’aurais même souhaité que d’autres associations de professionnels — les banquiers, les comptables, la JEC, l’Institute of Directors, entre autres — qui en temps normal applaudissent et caressent dans le sens du poil les gouvernements, fassent entendre leur opinion. Il faut que les professionnels et les intellectuels élèvent la voix et entrent dans le débat, même si c’est pour soutenir le gouvernement.
Il n’y a pas que les ministres — bons ou mauvais — qui doivent être blâmés pour la pagaille dans laquelle Maurice se trouve? Et quid des hauts fonctionnaires qui sont censés guider les ministres, les empêcher de prendre de mauvaises décisions?
—  Avez-vous remarqué que, de plus en plus, des ministres font savoir qu’ils étaient accompagnés ou conseillés par tel ou tel haut fonctionnaire dans telle mission ou dans des prises de décision. Le blâme doit être aussi mis sur les yes men nominés politiques et certains grands commis de l’Etat.
Peut-on dire que le gouvernement est mal conseillé en ce qui concerne sa stratégie, ses priorités et ses prises de décision?
— J’en suis convaincu, ne serait-ce que dans l’affaire de la négociation de l’accord avec l’Inde. Soit les hauts fonctionnaires ont mal fait leur travail, soit leurs conseils n’ont pas été suivis par les politiques. Ce ne peut pas être autrement. Le problème est que la majorité des hauts fonctionnaires caresse les ministres dans le sens du poil. Mais il n’y a pas que les hauts fonctionnaires, il y a aussi les représentants du secteur privé qui sont nommés dans les boards des corps paraétatiques qui font la même chose. Pour nous sortir de la pagaille, il faut que les professionnels agissent selon l’intérêt du secteur qu’ils doivent défendre au lieu de courtiser les hommes de pouvoir. Il faut aussi rendre les institutions apolitiques. Sait-on que la Financial Services Commission et Air Mauritius n’ont pas de Chief Executive depuis presque une année ? Il n’y a personne de compétent à Maurice pour gérer ces institutions? Le problème ,c’est qu’on ne cherche pas des gens valables, mais des petits copains qui vont faire ce qu’on leur demande.
Quand vous dites qu’il faut chercher des gens compétents, et Maurice étant ce qu’elle est, j’entends des gens dire: “Maraye pé rode so boutte”.
—  Je suis habitué à ce genre de remarques. Mais on le sait : je ne cherche aucun boutte, je ne veux aucun boutte. Je suis bien où je suis depuis la fin de 2007 et je n’ai rien à faire avec les politiciens.
Est-ce qu’il ne fallait pas une loi pour mettre de l’ordre dans ces maisons et ces bungalows qui sont comme des châteaux, des appartements qui sont comme des hôtels, sans compter les grosses voitures qui semblent avoir été achetées avec de l’argent tout à fait sale?
—  Comme une grosse majorité de Mauriciens, je suis à cent pour cent en faveur des lois pour combattre la corruption sous toutes ses formes. Mais pas les balivernes que le ministre de la Bonne Gouvernance tente d’imposer. Ce projet ne va pas combattre la corruption.Au contraire. Je vous donne un exemple. Quelqu’un qui fait du trafic de la drogue, ou d’autres trafics, lui rapportant neuf millions ne sera pas inquiété, mais quelqu’un qui a onze millions aura à s’expliquer! On est en train de dire aux gens si vous êtes corrompus jusqu’à Rs 10 millions, c’est correct! C’est un des articles de ce projet de loi qui est passé entre les mains des spécialistes dans les différents ministères. Cette manière de faire est une des raisons qui expliquent le résultat des élections de décembre de l’année dernière. Le gouvernement actuel est en train de faire exactement ce que faisait le dernier gouvernement de Navin Ramgoolam. Le gouvernement actuel est en train de continuer dans cette lignée et c’est inacceptable. Les Mauriciens ont voté pour qu’on se débarrasse de cette manière de faire, pas pour la continuer. Il faut nettoyer ce pays, mais d’une façon légale et sans contourner la Constitution. Je fais un appel au Premier ministre. Je crois qu’il faut qu’il dise aux Mauriciens : “Je vous ai entendus”, et retire le projet de loi controversé.
Si le Premier ministre fait ça, il devrait logiquement se séparer de son ministre de la Bonne Gouvernance.
— Est-ce que le Premier ministre n’avait pas dit qu’il allait évaluer la performance de ses ministres? Quel est le ministre qui a créé le plus de problèmes, de catastrophes au gouvernement depuis sa création ? Rappelons les catastrophes: le traité de non double imposition, l’affaire BAI, la MBC et maintenant le fameux projet de loi. La gestion de l’affaire BAI est catastrophique et aura de lourdes conséquences pour le pays et le gouvernement. Il y avait tellement de manières de gérer le dossier BAI de façon ordonnée, sans perdre de l’argent et sans provoquer de panique. Comment expliquez-vous que les hauts cadres de la Bramer Bank, fermée pour mauvaise gestion, sont encore en poste?
Dawood Rawat allègue que les ministres Jugnauth et Bhadain auraient fermé leurs comptes à la Bramer juste avant sa fermeture. Le Premier ministre avait déclaré qu’il aurait été un imbécile s’il n’avait pas fermé son compte Est-ce que ce type de pratique ne relève pas du délit d’initié?
—  Si cela est avéré, cela peut constituer un délit d’initié. Je me demande si les paroles prononcées par le Premier ministre n’auraient pas dépassé sa pensée?
En lui accordant le bénéfice du doute, on dirait que vous avez un petit faible pour le Premier ministre?
—  Ce n’est pas faux. Je fais pas mal de concessions à Anerood Jugnauth parce que sans lui nous aurions été dans une situation pire que celle que nous subissons actuellement. Avec un président avec pouvoir élu pour sept ans et un Premier ministre avec pas tous les pouvoirs élu pour cinq ans! Il faut avoir une certaine reconnaissance pour Anerood Jugnauth pour nous avoir évité cette situation.
Vous n’êtes pas de ceux qui disent face à la tournure des événements, que finalement la formule MMM/PTr aurait été meilleure que celle de l’alliance Lepep?
— Jamais, au grand jamais! Je suis de ceux qui disent : “Never again with Navin”. J’espère que les Mauriciens réalisent ce qui se serait passé si l’autre alliance MMM/PTr avait remporté les élections. Ç’aurait été la catastrophique et il aurait été extrêmement difficile de sortir de cette situation de pourriture.
l J’insiste: est-ce que nous ne sommes pas en train de vivre dans une situation de pourriture copiée sur la précédente, à quelques exceptions près?
— Disons-le tout de suite: nous étions dans une situation de pourriture matérielle. Aujourd’hui, nous avons un gouvernement qui n’a pas le niveau espéré ou, en tout cas, qui ne se comporte pas comme il le faudrait. C’est ça le problème. Les Mauriciens comptaient beaucoup sur l’expérience de SAJ, sans qui l’alliance Lepep n’aurait pas été au pouvoir. Les Mauriciens ont voté pour Anerood Jugnauth, point à la ligne. Il faut que le gouvernement en tienne compte. Ceci étant, c’est quand-même quelqu’un qui a beaucoup contribué à l’avancement du pays. Mais Anerood Jugnauth a l’âge qu’il a et il faudrait songer à l’après-SAJ.
N’est-ce pas précisément un des gros problèmes du gouvernement et du MSM. Tout était réglé: le fils devait succéder au père jusqu’à ce que le fils soit condamné par la justice. Depuis, on dirait que le gouvernement est déstabilisé.
—  C’est sans doute un problème pour le MSM, mais pas le principal problème pour le gouvernement. Je vous répète que le principal problème du gouvernement, c’est l’existence de plusieurs centres de pouvoir en son sein. Qui vous dit que SAJ n’est pas un centre de pouvoir et son fils un autre, en dehors du PMSD et du ML? Il faut régler ce problème et garder un seul centre de pouvoir dirigé par le Premier ministre. Il ne peut pas continuer à corriger les erreurs et bêtises de ses ministres. Le pays ne peut continuer à souffrir des gabegies des ministres. Par ailleurs, on peut se demander si SAJ est bien informé sur tout ce qui se passe ou si on ne filtre pas les informations qui lui parviennent. J’ai le sentiment que les conseillers se contentent de dire au Premier ministre juste ce qu’ils pensent qu’il devrait savoir.
Revenons au projet de loi Bhadain. Il a eu l’aval du PM et l’assentiment du cabinet.
—  Le ministre de la Bonne Gouvernance peut être très convaincant et c’est ainsi qu’il a dû convaincre le cabinet. La question est de savoir combien de ministres ont compris toutes les implications de ce projet de loi? S’ils avaient compris le projet de loi et ses conséquences, ils ne l’auraient pas approuvé.
l D’où vient ce manque de compétences ministérielles?
— Beaucoup de candidats qui se sont fait élire aux dernières élections n’avaient pas le niveau requis. La faute revient aux dirigeants politiques qui ont choisi les deuxième ou troisième catégories au lieu des meilleurs. C’est une manière de faire qui dure depuis des années et, par conséquent, ne s’applique pas qu’au gouvernement actuel. Les salaires payés aux ministres et aux députés n’attirent pas les meilleurs et les compétents.
Un conseiller du ministre Bhadain, qui siège sur le conseil d’administration de la SICOM, a demandé le montant des honoraires de Me Antoine Domaingue comme conseiller légal de cette institution. Votre commentaire?
—  Je crois qu’il est temps de créer un ministère des Bonnes Gaffes pour remplacer celui de la Bonne Gouvernance! Dans un premier cas, des informations confidentielles sur une société off-shore ont été publiées. Cette fois, on essaye d’obtenir des informations confidentielles d’une institution gouvernementale sur un avocat. Comment est-ce que les Mauriciens qui réfléchissent peuvent prendre le ministre Bhadain au sérieux? Il faut que le Premier ministre prenne ses responsabilités et procède à un remaniement ministériel. La majorité des parlementaires, même ceux de l’opposition, respectent Anerood Jugnauth, mais s’il continue à laisser faire comme c’est le cas actuellement… Aussi longtemps que ce climat d’incertitude va perdurer dans le pays et le secteur financier, les investisseurs ne viendront pas à Maurice. Il faut nécessairement un remaniement ministériel.
Est-ce que le gouvernement peut continuer à opérer avec un ministre des Bonnes Gaffes? Ce n’est pas possible. Savez-vous que le ministère de la supposée Bonne Gouvernance a nommé le directeur de la Financial Intelligence Unit, un poste stratégique dans le secteur financier, sans appel de candidatures? Savez-vous qui le ministre de la Bonne Gouvernance a nommé à ce poste? Un des employés de son ancien cabinet d’avocat! C’est ça la bonne gouvernance? On ne peut pas nommer à ce poste son ami ou son voisin parce que c’est son ami ou son voisin! Comment pensez-vous que les jeunes autrement expérimentés et qualifié que celui qui a été nommé vont réagir? Que vont-ils penser de ce gouvernement ? Cette manière de faire est l’antithèse de la bonne gouvernance. C’est une des raisons pour lesquelles il faut changer le nom du ministère de M. Bhadain.
Il suffirait de faire partir M. Bhadain pour que le gouvernement fonctionne mieux?
—  Je n’ai pas dit cela. Je dis simplement que compte tenu de ce qu’il a fait jusqu’à présent on ne peut pas le laisser à la tête du ministère de la Bonne Gouvernance. Les chaussures de ce ministère sont bien trop grandes pour ses pieds.
Changer un ministre ne va pas changer grand-chose, en fin de compte.
— Le gouvernement doit redorer son blason terni par des déclarations tonitruantes et des actions soi-disant spectaculaires. La seule manière de le faire passe par un remaniement sérieux et s’assurer qu’il n’y ait au gouvernement qu’un seul centre de pouvoir.
Je ne suis pas sûr que les conseillers du PM vont lui transmettre votre souhait. Question d’actualité : l’acteur indien Shah Rukh Khan a été interpellé pour une affaire de fonds ayant transité par le secteur offshore mauricien. Un commentaire?
— Les autorités indiennes n’ont pas hésité à prendre la décision. Je souhaite que les autorités mauriciennes prennent des actions comme celles prises en Inde contre toutes les personnes qui font des choses illégales.
Navin Ramgoolam annonce qu’il va reprendre le pouvoir. Votre commentaire?
— Je n’accorde aucun crédit à ce que peut dire Navin Ramgoolam, mais on ne peut empêcher personne de rêver, n’est-ce pas? Ceci étant, ce n’est pas en se faisant acclamer par quelques dizaines ou centaines de personnes que l’on prouve sa popularité. Il faut se souvenir des grandes foules des meetings de l’alliance PTr/MMM et du résultat des élections. Ce sont des données vérifiables auxquelles ceux qui annoncent qu’ils vont reprendre le pouvoir devraient réfléchir.
Vous n’êtes pas étonné que le ministre des Finances soit si peu présent dans le débat économique.
— Je suis surpris par cette situation. Est-ce qu’il s’est laissé dépasser par son collègue de la prétendue Bonne Gouvernance ? Je crois qu’il est temps que le ministre des Finances prenne ses responsabilités. Par exemple, pourquoi n’a-t-il pas encore nommé un Chief Executive à la State Investment Company, poste vacant depuis le mois de janvier? D’après ce que j’ai compris, les interviews ont été faites depuis des mois. Est-ce  normal?
Selon les mauvaises langues, cette situation serait due au fait que c’est un proche du ministre qui est chargé de l’intérim à ce poste.
— Si cela est avéré, c’est un autre exemple du principe de la bonne gouverrnance pratiquée par ce gouvernement! Je dirais même que c’est exemplaire. J’ajoute sur le même sujet qu’en dépit de ce qui avait été annoncé plusieurs présidents de corps paraétatiques ont un salaire, un bureau et une voiture avec chauffeur. Il y a une distance énorme entre le discours et la réalité.
Cela décourage l’optimiste de nature que vous êtes ?
— Nous passons effectivement  par une étape de l’évolution du pays qui est extrêmement décourageante. Mais la levée de boucliers du Bar Council permet de dire que tout n’est pas perdu et qu’il y a encore des Mauriciens capables de se mobiliser quand ils s’aperçoivent que nos droits sont menacés. J’espère que l’exemple du Bar Council sera suivi par d’autres associations des professionnels pour faire comprendre aux politiques qu’ils ne peuvent pas dire tout et son contraire.