Notre invité de cette semaine est Dan Maraye, observateur de la vie politique mauricienne. Dans l’interview qu’il nous a accordée cette semaine, il se lance dans le débat sur la réforme électorale et nous présente sa proposition qu’il compte soumettre au Premier ministre.
En tant qu’observateur averti de la situation sociopolitique mauricienne, pensez-vous, Dan Maraye, que les Mauriciens souhaitent une réforme électorale ou qu’ils ont fini par s’habituer à celle qui existe depuis plus de quarante ans ?
Du fait que le présent système existe depuis plus de 40 ans, les Mauriciens sont habitués à une certaine culture électorale. C’est-à-dire qu’ils doivent voter pour trois députés dans 21 circonscriptions de dimensions inégales. Je ne dis pas que le Mauricien a fini par accepter le système mais, comme dirait l’anglais, qu’il existe une forme de tacit agreementdu système. Mais je crois qu’il y a consensus sur un autre point : le refus d’un recensement basé sur l’ethnicité.
Avant d’arriver à votre proposition de réforme, continuons à discuter de généralités autour de cette question. Si les partis politiques voulaient vraiment en finir avec le système électoral – comme ils l’affirment -, pourquoi ne l’ont-il pas fait quand ils en avaient l’occasion ? En 1982 quand le MMM était encore un parti sans scissions et en 1995 quand le PTr en alliance avec le MMM a la majorité parlementaire qu’il faut pour amender la Constitution ? On peut se demander si les propositions d’aujourd’hui sont sincères ou font partie d’une simple tactique politique
Je pense que le gouvernement de 1982 manquait de maturité, ce qui ne l’a pas empêché d’amender la Constitution pour rendre les élections législatives obligatoires tous les cinq ans. C’est en voulant bousculer certaines choses trop vite que le gouvernement MMM-PSM a suscité une certaine crainte de la population et même de ses électeurs. C’est d’ailleurs ce manque de maturité et d’homogénéité qui a fait éclater le gouvernement MMM-PSM après quelques mois.
En 1995, vous étiez un des proches de Navin Ramgoolam. Pourquoi le gouvernement PTr-MMM n’a-t-il pas procédé à une réforme électorale ?
Je dirais que Navin Ramgoolam manquait, lui aussi, d’expérience en tant que Premier ministre pour amener des changements. Il avait, à mon avis, d’autres priorités et nous étions dans un gouvernement de coalition qui n’a pas duré longtemps. D’ailleurs, j’ai même eu le sentiment que dès la formation du gouvernement en 1995, les deux partis qui le composaient se regardaient avec une certaine méfiance. Le fait d’avoir un gouvernement de 60-0 sans opposition est aussi une faiblesse de notre système.
Plus de 30 ans après 1982, les leaders politiques ont-ils acquis l’envergure et la maturité nécessaires et souhaitent-ils réellement sauter le pas et réformer la loi électorale ?
Disons qu’ils sont aujourd’hui moins naïfs et que certains d’entre eux sont devenus plus sages. Mais d’autre part, et il faut le dire, la qualité de nos représentants au Parlement a beaucoup diminué depuis l’indépendance. Tout cela découle en partie du système électoral injuste.
Les leaders politiques mauriciens ont-ils intérêt à changer un système qui leur a permis, à tour de rôle, de diriger le pays depuis 1967 ?
En tant que Mauricien, je veux leur accorder le bénéfice du doute. Je veux croire que comme tous les Mauriciens, les leaders des partis politiques veulent le bien du pays et une bonne réforme électorale.
Le débat sur la réforme n’est-il pas une tactique pour faire oublier les réalités de l’heure : une situation économique fragile, plus de 30 000 chômeurs, une série de scandales, etc. ?
Si, comme vous le dites, c’est une tactique pour détourner l’attention des Mauriciens, les politiciens finiront par le payer cher. Je ne crois pas que les Mauriciens se laisseront prendre au jeu. Quoi que l’on dise, nous avons un électorat éclairé, ce qui explique que depuis 1982, la règle de l’alternance a souvent fonctionné.
Arrivons-en à vos propositions pour la réforme. Vous avez été gouverneur de la Banque de Maurice, vous êtes surtout connu pour vos analyses économiques. Depuis quand êtes-vous devenu un expert en questions électorales ?
Je ne me pose pas en expert mais en observateur qui a longtemps réfléchi sur la question. Je fais des analyses politiques depuis 1991 en Écosse où je travaillais dans une université. Je disposais alors de tous les outils techniques nécessaires pour faire des études comparatives avec les autres pays et analyser les failles de notre système électoral qui, tout le monde le reconnaît, n’est pas équitable.
Pourquoi avoir attendu 2014 pour en parler publiquement ?
J’ai fait d’autres choses entre-temps. J’aimerais préciser et souligner que je m’exprime ici en tant que simple citoyen mauricien qui n’est attaché à aucun parti politique et je l’ai prouvé à travers mes récentes prises de proposition.
Que proposez-vous de nouveau par rapport au White Paper de Navin Ramgoolam et aux propositions du MMM qui semblent faire l’objet d’un consensus ?
Il y a, en effet, un consensus apparent sur la réforme. Pour moi, le White Paper de Navin Ramgoolam n’est qu’une copie, à 95%, de ce que Rama Sithanen avait déjà proposé. Ce que ce White Paper préconise, ce sont des paramètres que j’ai utilisés pour construire mes propositions. Mais j’ai également lu tous les précédents rapports qui ont été publiés sur le sujet par Sachs, Collendavelloo, Carcassonne et Rama Sithanen. Je précise que ces paramètres ne peuvent pas être que l’affaire des leaders des partis politiques.
Quels sont ces paramètres ?
Nous conservons les trois sièges de députés pour vingt circonscriptions plus deux sièges pour Rodrigues. Nous acceptons le fait que les vingt circonscriptions de Maurice soient de valeur électorale inégale. On ne peut pas avoir plus de deux tiers d’élus du même sexe, ce qui fait qu’on ne pourra pas avoir plus de deux tiers d’hommes ou de femmes. En d’autres mots…
C’est un système égalitaire entre guillemets
Je dirai plutôt que c’est gender neutral. Point fondamental : il n’y a plus de recensement fait sur une base ethnique. Et finalement, il y a une introduction de 10% de proportionnelle dans le système. Ce sont les paramètres acceptés par tous les partis et c’est à partir d’eux que j’ai construit ma proposition.
Expliquez-nous à quoi cela sert-il de réformer un système électoral si c’est pour garder sa base à travers les paramètres que les uns et les autres acceptent, y compris vous même ?
C’est la raison pour laquelle j’ai intitulé mon papier One step. Ce n’est qu’une étape, la première d’un processus. Je crois qu’il serait sage de ne pas tout bousiller d’un seul coup mais de procéder par étape.
C’est une réflexion qu’on n’arrête pas de lancer quand il s’agit de réforme électorale à Maurice. Est-ce qu’après 45 ans d’activité, un directeur d’entreprise qui se rend compte que sa politique ne donne pas les résultats escomptés ou retarde son fonctionnement se contente-t-il de quelques améliorations au lieu d’adopter un autre système plus performant, plus moderne, plus adapté aux enjeux d’aujourd’hui ?
Je suis d’accord avec vous, nous avons été très lents dans le processus de la réforme électorale.
Mais les propositions présentées ne visent pas à le changer puisqu’on garde sa base que vous appelez paramètres. On garde le même nombre de députés, le même nombre de circonscriptions dans leur inégalité numérique. Qu’est-ce qui change en fin de compte dans votre proposition ?
Je précise que mon raisonnement repose sur l’analyse des résultats des élections générales de 1987, 1991, 1995, 2000, 2005 et 2010. Ils établissent que des 21 circonscriptions, il y en a onze où le nombre d’électeurs inscrits est au-dessus de la moyenne nationale, qui est de 42 000. Ma proposition comprend 62 élus selon le système First Pass The Post, plus 21 autres élus selon le système proportionnel. J’essaye de venir justifier l’inégalité numérique des circonscriptions en premier lieu.
Mais pourquoi essayer de justifier une inégalité au lieu de rétablir l’égalité numérique au niveau des circonscriptions ?
Je suis d’accord que nous devons tendre vers cet objectif, mais si on bouscule tout, trop vite, nous aurons des problèmes sociaux. Il faut prendre tout cela en considération.
S’agit-il de ce que les politiciens appellent pudiquement “les réalités électorales de Maurice”? Pourquoi ne pas refaire un redécoupage des circonscriptions pour qu’elles aient pratiquement le même nombre d’électeurs ?
Vous connaissez la réponse comme tout le monde. Ces réalités existent, il faut en tenir compte et ne pas aller trop vite dans le changement. Rappelez-vous les craintes qui sont nées en 1982 quand on a voulu imposer l’hymne national en kreol et le kreol comme langue principale à la télévision. Je continue avec ma proposition : après les 62 députés élus selon le système First Past The Post, on choisit le quatrième candidats dans les onze circonscriptions où le nombre d’électeurs inscrits est au-dessus de la moyenne.
Quels sont les chiffres que vous utilisez pour faire vos calculs, les fameuses statistiques de 1972 ?
Il faut bien faire ressortir certaines choses. Pour le choix du Best Loser, le système actuel ne cherche que le premier candidat de la communauté sous-représentée après les élections. Ce qui fait qu’une “petite” circonscription comme le n°3 a souvent eu quatre députés. Ce calcul est fait d’après les statistiques du recensement de 1972, le dernier fait sur la base de l’ethnicité et qui, par conséquent, sont complètement dépassées.
Mais il y a eu un recensement en 1982
Effectivement, le gouvernement MMM-PSM a modifié la loi pour que le citoyen n’ait pas besoin de déclarer son appartenance ethnique lors du recensement, ce qui est une bonne chose. Mais les gouvernements subséquents sont revenus à la case départ et on a utilisé les chiffres de 1972 pour le calcul des Best Losers par la suite. Ce qui, comme dirait l’anglais, a distorted everything. Moi, je base mes calculs sur le nombre d’électeurs actuels, sans prendre en considération leur appartenance ethnique. Donc, après les 62 élus selon le système FPTP, on choisit le candidat sorti quatrième dans les onze circonscriptions dont le nombre d’électeurs inscrits est au-dessus de la moyenne. Ces onze candidats obtiennent un siège, ce qui garantit une meilleure représentation proportionnelle et également une opposition.
Au lieu de proposer un système à trois niveaux d’élection, le FPTP, les onze quatrième et les dix choisis par les voix obtenus par les partis, n’aurait-il pas été plus simple — et surtout plus démocratique — de redessiner les circonscriptions ?
Je ne suis pas contre ce que vous dites, mais on ne peut pas le faire maintenant.
Pourquoi ?
Les élections sont prévues l’année prochaine – bien que je pense qu’elles seront anticipées – et on n’a pas le temps matériel de le faire. Le redécoupage des circonscriptions est un énorme travail. Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire, mais je retourne sur le titre de ma proposition One step. C’est la première étape d’un processus.
En attendant, vous proposez un système qui va “améliorer” les inégalités en ce sens que tout les députés élus selon la proportionnelle ne le seront pas de la même manière
Laissez-moi expliquer le fonctionnement de ma proposition. Les derniers dix sièges à pourvoir seront déterminés par la proportion de voix remportées par chaque parti qui a présenté trois candidats dans toutes les circonscriptions. En ce faisant, on élimine les partis intégristes.
Et si un parti intégriste présente trois candidats dans toutes les circonscriptions du pays ?
Si un parti présente 60 candidats et obtient au moins 10% des suffrages nationaux, il faudra malheureusement le prendre en considération pour les élus à la proportionnelle, démocratie oblige. Revenons donc aux dix derniers à être choisis sur la base de la performance nationale de leurs partis dans toutes les circonscriptions.
Comment sont choisis ces derniers dix députés du Parlement qui va compter 83 membres ?
Ils sont choisis par l’Electoral Supervisory Commission sur la base des voix récoltées par leur parti, selon le système proportionnel, en consultation avec les leaders des partis politiques.
Pourquoi faut-il consulter les leaders des partis politiques pour cet exercice ?
Il se peut que deux candidats aient le même pourcentage de votes et on laisse le soin au leader du parti de les départager…
Vous êtes en train de créer une belle mécanique et vous introduisez vous-même le grain de sable qui va le ralentir ou l’empêcher de fonctionner en donnant le pouvoir de nommer aux leaders politiques ?
Je pense qu’il est tout à fait logique de permettre que les leaders politiques soient consultés pour la nomination des derniers dix membres du Parlement. Je pense qu’en cas de même pourcentage de vote entre deux candidats, il est bon que le leader du parti ait son mot à dire.
Vous trouvez ce procédé qui consiste à redonner du pouvoir aux leaders politiques démocratique ?
Je ne dirai pas qu’il n’est pas démocratique, mais j’accepte votre opinion. Cette consultation doit être faite de manière transparente.
Maurice étant ce qu’elle est avec ses lobbies de toutes sortes, pensez-vous vraiment qu’un leader de parti va choisir un candidat uniquement sur ses mérites ?
Je pense que c’est raisonnable que le leader soit consulté par l’Electoral Supervisory Commission pour cette nomination. Il aura intérêt à choisir la méritocratie au copinage pour effectuer les nominations.
C’était donc votre proposition de réforme électorale et vous pensez qu’elle est meilleure que le système actuel ?
Je crois qu’avec cette proposition, nous serons mieux loti que nous ne le sommes actuellement. Mais, et je le répète encore une fois, ce n’est qu’une étape, la première vers un système électoral plus juste. Je suis convaincu que la proposition que je fais va faire avancer la démocratie dans le pays. Je suis pour des changements pas à pas. Chambouler tout le système, d’un coup, peut créer un gros problème dans notre société. Je pense que tous ceux qui ont à coeur le bien du pays partagent cet avis.
N’est-ce pas cette crainte entretenue d’éventuels problèmes sociaux qui a empêché que l’on procède à une réforme de la loi électorale ?
Vous savez, 46 ans c’est peu dans la vie d’un pays. Je suis d’accord que l’on a procédé d’une façon moins rapide qu’on aurait dû. Je prends en considération ce fait dans ma proposition de réforme qui est ma contribution pour une meilleure formule électorale.