Le dépotoir de Roche Bois est pour des hommes et des femmes une alternative au chômage. Dans de petites collines de déchets en putréfaction, ils y trouvent de quoi recycler, revendre ou nourrir les porcs, pour les éleveurs. Des activités liées à la revente de ferraille se sont organisées dans la longue rue qui mène à cette vaste poubelle à ciel ouvert. À la tête d’un de ces petits business, une femme…

Assise devant son bureau en métal, la calculatrice à portée de main, Ma Yul, 47 ans, garde un œil sur la pesée des gros sacs que lui ont ramené deux hommes. Une grille en métal protège la porte du bureau de la maîtresse des lieux. Dans ce petit univers, un semblant de désordre, des sacs empilés dans un coin, la chaleur, deux ventilateurs, une balance… Tout cela compose un décor qui convient à la transaction qui se déroule. “Zot tou kriye mwa Ma Yul isi”, nous dit la patronne.

Le local donne sur le chemin qui mène au dépotoir de Roche Bois. Ma Yul n’est pas la seule à revendre les métaux qui proviennent du dépotoir.

D’autres dépôts opèrent dans le quartier. Mais dans cette rue où se sont développées des activités découlant du dépotoir, elle est la seule femme à tenir les rênes d’un petit dépôt, qui se porterait plutôt bien. “Au départ, c’est mon mari qui avait commencé ce travail. La vie a fait que nous nous sommes séparés. Aujourd’hui, c’est moi qui m’en occupe.” Son fils unique, bientôt trentenaire, lui donne un coup de main, jusqu’à ce qu’elle lui cède les clés de sa petite entreprise.

Mais pour le moment, les métaux récupérés, c’est son affaire… Et pendant que la commerçante contrôle son stock qui commence à grossir dans la chaleur étouffante de son local, on aperçoit quelques camions qui se dirigent vers l’entrée du dépotoir. À l’extérieur, l’odeur du bitume, réchauffé par la chaleur, se mêle à celle de la ferraille et aux autres déchets empilés dans des coins.

L’odeur putride des déchets.
Des deux côtés de la rue, des hommes attendent le passage des véhicules. Lorsque ceux-ci s’arrêtent, certains vont jusqu’à s’y agripper, tandis que d’autres poursuivent leur occupation : vérifier les objets récupérés à l’intérieur du dépotoir.
Gérard, 55 ans, accroupi, s’attelle à prélever le cuivre des câbles qui proviennent aussi des déchets. “Tou le zour mo vinn la, depi gramatin boner ziska tanto”, confie ce dernier. Comme pour beaucoup d’hommes et de femmes, Gérard a trouvé dans la décharge de Roche Bois un moyen de subsister face au chômage. Tous les jours, il rassemble les métaux qu’il peut revendre, au kilo. “Mo gagn Rs 110 kilo”, dit-il.

Poubelle 3XL à ciel ouvert, le dépotoir de Roche Bois fait vivre des hommes et des femmes, pour qui le tri des déchets est devenu un gagne-pain. À l’entrée, notre passage laisse les préposés de la sécurité indifférents. Des camions qui transportent les ordures convergent vers une plate-forme en hauteur. L’odeur putride des déchets alimentaires, entre autres, flotte déjà. Il ne fait aucun doute que pour les résidents de la région, la moindre brise, le moindre souffle de vent, l’air même est désagréable. Sous la passerelle qui mène vers la décharge des ordures, certains s’affairent à trier et empiler les bouteilles en plastique dans de grands sacs. Le camion d’une entreprise spécialisée dans le recyclage attend patiemment d’être chargé.

Manze koson.
On franchit la passerelle. Tantôt des collines d’ordures apparaissent, tantôt des camions en déversent d’autres qui s’étalent sur le sol. Entre un amas de déchets composés de pains, de papiers, de légumes et de tout un tas de choses devenus des amas puants, une femme fait une pause sous un abri improvisé. Elle discute avec une nouvelle arrivée, d’origine rodriguaise. Pour se protéger les cheveux, les deux femmes portent trois bandeaux sous leur chapeau de paille. Elles sont peu loquaces. Quand un dépotoir devient une source de revenus, la pudeur prend le dessus. À son arrivée à Maurice, la Rodriguaise confie qu’elle a vite déchanté. En triant les bouteilles en plastique, elle arrive à gagner Rs 800 par semaine.

Vêtements, objets du quotidien, bois, un fauteuil roulant et même parfois des bijoux : on peut trouver tout et n’importe quoi en état d’usage, en fouillant dans des tas d’immondices en décomposition. Les éleveurs de porc de Roche Bois y trouvent aussi leur compte. “En récupérant du pain, des légumes, des pelures et des restes de nourriture, nous faisons une économie sur les dépenses en achat d’aliments pour les porcs”, révèle un éleveur. Un autre remplit un fût de nourriture avariée à l’aide d’une pelle. Nous croisons à nouveau Gérard, pas mécontent d’une trouvaille. “J’ai ramassé des planches encore en très bon état. Elles serviront à faire une étagère pour ma cuisine.”