Michel Jourdan

« L’homme est un animal politique », disait Aristote. L’illustre philosophe avait assurément raison. De par sa faculté à parler et raisonner, enclin par-dessus tout à améliorer sa propre condition – et accessoirement celle des autres –, l’homme est fondamentalement politicien. Qu’il entre ou non à l’Assemblée; qu’il soit plombier, maçon, avocat ou sans emploi; qu’il soit issu d’une communauté particulière ou épousant la foi de quelconque doctrine religieuse; qu’il soit jeune, vieux, noir, blanc, homme ou femme… l’homme, dans son ensemble, est engagé, dans chaque instant de sa vie, dans la politique, qu’il le veuille ou non. Sans compter que la métaphore politique s’impose d’autant que l’homme, par ses décisions et ses actions, interfère, directement ou non, sur l’ensemble des autres espèces vivantes. Et de nous poser la question : dans quel sens doit-on lire cette pensée ou, en d’autres termes, quel est l’ordre de la préséance ? La sagesse se trouve-t-elle chez l’animal, de par l’apparente simplicité de son mode sociétal, ou chez l’homme, dont les décisions souvent déraisonnées nous feraient plutôt craindre une altération programmée de sa codification de pensée ?

Si l’on dépasse toute considération philosophique, l’on doit reconnaître que l’on peut toutefois s’amuser de cette comparaison entre animaux et politiques de tout poil. Nous pourrions ainsi d’abord prendre pour exemple la question de la territorialité. S’il est connu de tous que la plupart des animaux, à l’instar des grands félins, conquièrent des territoires qu’ils entendent ensuite occuper le plus longtemps possible, l’homme, de tout temps, en aura fait de même, établissant des frontières sans pour autant abandonner l’ambition de les étendre, aspect d’autant important dans l’actuel contexte géopolitique mondial. Mais il en est également de même sur un plan plus localisé, autrement dit lorsque les frontières ne sont plus physiques mais davantage matérialisées par des groupes de pensées, légitimés ou non sous l’étendard d’un parti, et où il convient, pour que le groupe fonctionne, de trouver un chef de meute (que les politiciens appellent « leader »). Bien sûr, l’on a jamais vu (ou du moins pas encore) de politicien uriner autour de son siège, mais tout comme le loup en pleine forêt, l’homme politique s’accrochera à sa parcelle de territoire tant qu’il le pourra, quitte à jeter aux orties les principes fondateurs qui l’auront conduit dans son choix de carrière.

Tout comme nos frères d’autres espèces, l’homme politique est également un grand charmeur. Pas question pour lui cependant de faire la roue ou de se livrer à de féroces combats pour gagner les faveurs de sa belle du jour. Non, entre gens civilisés, on préfère opter pour une formule plus subtile, que ce soit en esquissant quelques sourires lors de sorties publiques, en ayant une parole bienveillante lors de telle ou telle cérémonie, voire en limitant ses invectives lors de séances parlementaires envers ceux qui, de l’autre côté, feraient de potentiels futurs partenaires. Bien sûr, il peut arriver que l’on sorte sa langue, le temps d’un selfie, mais nous aimons à penser que ce genre de « rapprochement » est tout autant rarissime qu’éloigné des enjeux de la joute politique.

Dans le même ordre d’idée, certains animaux sont réputés pour leurs facultés à s’accommoder d’autres espèces pour autant que ces dernières leur soient bénéfiques de quelque façon. Inutile de dire qu’il en est de même en politique, les parlementaires passant généralement le dernier tiers de leur mandat à brader leurs idées aux plus offrants, autrement dit les plus aptes, selon eux, à leur rendre le menu service d’une collaboration électorale en l’échange de quelques précieux maroquins. Certes, la plupart d’entre eux, diront certains, peuvent encore aujourd’hui mettre en avant leur aptitude à se jeter seuls dans la bataille, gonflant leurs attributs les plus virils comme pour montrer « qui est le chef ». Mais au final, qui se risquerait à croire que, lorsque le temps fera défaut, ces mêmes baroudeurs de la politique ne finiront par se muer en ténors de la courtisanerie, art dont tous sont passés maîtres depuis tant d’années, devenant alors plus flatteurs et lanceurs d’hypocrites louanges que le renard de La Fontaine ? Et qu’ils ne finiront, eux aussi, par gonfler leur plumage, enjolivé comme il se doit d’un plaisant ramage. Croire le contraire n’équivaudrait-il pas à voir, par exemple, le soleil accepter de se faire éclipser par les nuages, le cœur se priver de sang neuf ou encore « lerwa lion », délibérément privé de gazelle à boulotter, présenter un corps anorexique devant les urnes ? La seule exception, en fait, semble pour l’heure être le coq qui, conscient que la nature lui a légué un corps trop famélique, ne semble aucunement disposé à batailler seul pour obtenir un double des clés de la basse-cour. Et dire que l’on disait cet oiseau stupide !