Une douzaine d’Agaléens, actuellement à Maurice, ont tenu une réunion hier pour préparer une liste de doléances qu’ils soumettront, cette semaine, à la Outer Islands Development Corporation (OIDC). C’est aux côtés de Laval Soopramanien, président de l’Association des Amis d’Agalega (AAA), qu’ils préparent leur action. Le 6 mars, alors que la mer était démontée, ils ont embarqué avec d’autres passagers à bord du Mauritius Pride dans des conditions qui n’étaient pas sans risques. Un bateau de la National Coast Guard n’a pu résister à la mer houleuse, tandis qu’une pirogue qui transportait des passagers a failli se renverser, si ce n’était l’intervention d’un Agaléen qui s’est jeté à l’eau pour éviter le pire. Tandis que ces Agaléens reprochent une mauvaise gestion de leur île à l’OIDC et l’Agalega Island Council et demandent la démission des présidents des instances respectives, l’AAA, par la voix de son président, maintient qu’Agalega est victime de l’absence de volonté politique. Ce qui explique, dit-il, un retard considérable au niveau du développement dans l’île.
Le dernier voyage du Mauritius Pride à Agalega, en février dernier, a été marqué par des incidents au débarquement et à l’embarquement des passagers qui auraient pu avoir des conséquences graves. Ce n’est pas la première fois que les passagers qui se rendent dans l’île à bord de ce bateau voyagent dans des conditions déplorables.
Février est une période où la mer est houleuse à Agalega. Ce qui complique les opérations à l’arrivée du bateau dans l’île. C’est pourquoi, pour la première fois, le Mauritius Pride a dû débarquer les passagers à l’Allée Vingt-Cinq, à l’opposé de La Fourche, lieu de débarquement dans l’île du Nord où il était impossible d’envisager une telle opération ce jour-là. Pourquoi est-ce que l’OIDC a décidé d’affréter le bateau en février? Nous ignorons son choix. Nous avons archi alerté les autorités sur les conditions de la mer durant cette période, en vain… Depuis des années, nous demandons le développement du port et l’aménagement de la piste d’atterrissage. Mais les autorités passent leur temps à jouer au musical chair sur ces deux questions. Cette fois-ci, le débarquement et l’embarquement pour Maurice ont eu lieu dans des conditions risquées, au détriment des Agaléens et des visiteurs. D’ailleurs, le jour de l’embarquement, une pirogue qui transportait des passagers vers le Mauritius Pride a failli chavirer. La situation aurait pu virer au drame si ce n’était la réaction d’un Agaléen qui s’est jeté à l’eau pour empêcher le pire. Les conditions climatiques étaient si mauvaises que les effets des passagers n’ont pu être embarqués.
Même en temps normal, la Fourche ne dispose pas de moyens, de facilités modernes pour opérer dans les normes. En tant qu’association plaidant pour la cause des Agaléens, avez-vous fait une complainte auprès de l’OIDC pour déplorer les conditions dans lesquelles le Mauritius Pride est arrivé à Agalega en février?
Dès que le bateau a quitté Maurice, j’ai demandé et obtenu une rencontre avec le ministre Hervé Aimée pour lui expliquer tous les problèmes auxquels Agalega doit faire face, y compris les conditions d’embarquement et de débarquement des passagers. Il m’a assuré qu’il allait suivre ce dossier. D’ailleurs, je regrette qu’il ne soit plus le chairman de l’OIDC et de l’Agalega Island Council et qu’il n’y ait personne de sa trempe pour faire avancer le dossier d’Agalega. A plusieurs reprises, l’association a attiré l’attention de l’OIDC sur les problèmes d’Agalega, mais je crois qu’on n’aime pas entendre ma voix! D’ailleurs, en tant que président de l’AAA, j’ai été « oublié » par le comité d’Agalega Island Council qui a siégé lors du dernier déplacement dans l’île. Au ministre Aimée, j’ai dit que le conseil cherche à m’évincer. Si seulement nous avions la possibilité d’avoir trois Agaléens siégeant à l’OIDC! Bref, pour moi, il est clair que le désintérêt des autorités à l’égard d’Agalega relève d’un manque de volonté politique.
Pourquoi n’y aurait-il pas de volonté politique?
J’étudie cette question depuis une dizaine d’années. Je suis arrivé à la conclusion que l’absence de solidarité entre les Agaléens est une partie de la réponse. Les Agaléens se sont divisés avec la bénédiction des dirigeants. Chaque groupe, motivé par des privilèges, agit dans son intérêt. A Agalega, l’union ne fait pas la force!
La volonté politique relève du gouvernement. Faudrait-il remplacer celui qui est en place pour qu’Agalega soit considérée plus justement?
Depuis la création de l’association en 2003, nous avons travaillé avec deux gouvernements et deux directeurs de l’OIDC. C’était du pareil au même. Quoique je dois reconnaître que le précédent directeur de l’OIDC était plus attentif à nos doléances et agissait selon nos requêtes. J’ai en tête un voyage en 2003 où les passagers ont débarqué sans gilet de sauvetage. Le présent chairman de l’Agalega Island Council, qui était du voyage à l’époque, avait fait des photos qui ont choqué l’ex-directeur et qui ont créé la polémique. Ce dernier a vite remédié au problème. D’autre part, s’agissant de la politique, hormis les questions parlementaires, l’opposition – sous n’importe quel régime – ne s’intéresse pas plus que ça à Agalega. Combien de fois les députés de l’opposition ne m’ont téléphoné pour me demander des renseignements sur Agalega, afin qu’ils puissent poser des questions brûlantes au Parlement. Mais, sans plus… Quant aux trois députés au No 3, représentants d’Agalega, ils ne sont pas plus intéressés avec l’île. Le ministre Shakeel Mohamed a été le premier à nous encourager à aller de l’avant avec la construction d’un centre à Roche-Bois. Il nous avait promis son aide. Depuis, solliciter un rendez-vous avec lui est devenu un parcours du combattant! L’Association ne cesse de demander à chaque ministère concerné de rendre public le budget et les projets qui lui reviennent pour le développement d’Agalega. Pourquoi ne le font-ils pas?
Agalega est victime de discrimination. Agalega a été abandonnée. Elle a été isolée. Quand entend-on parler d’Agalega comme on parle de Rodrigues? Koz Agalega zis dan météo! Je demande au Premier ministre – qui n’a jamais répondu à nos appels – de s’intéresser un peu plus à Agalega. Nou senti nou orfelins. Je suis convaincu que si les Agaléens appartenaient à une autre communauté, ils n’auraient pas été ignorés et on n’aurait pas encouragé la division entre eux.
Vous dites qu’Agaléga a été abandonnée. En novembre dernier, comme Week-End, vous étiez à Agalega et vous avez été témoin d’une aberration flagrante sur la pénurie artificielle du pain dans l’île pour l’approvisionnement des hauts fonctionnaires et invités en visite. Vous avez aussi appris et constaté des manquements au niveau de la santé, de l’éducation, du logement et des problèmes sociaux. Pourquoi, en tant qu’association représentante des Agaléens, vous n’avez pas, à votre retour, fait de compte rendu officiel sur ce que vous avez noté et alerté l’opinion publique?     
A mon retour, j’ai eu des ennuis de santé. Mais ce n’est pas l’unique raison qui explique notre silence. Week-End a mis le doigt sur des problèmes qu’il fallait dénoncer et nous aurions pu nous appuyer sur ses reportages pour soutenir nos arguments. Mais vous savez, à chaque fois que nous réagissons et déplorons les problèmes sociaux et matériels sur l’île, on nous dit que la population d’Agalega ne se plaint pas et que nous sommes en train de faire une tempête dans un verre d’eau. Ki fer nou bizin plenye alor ki Agaléens pa pe dir nanye? Je vous assure que même des Agaléens auraient démenti nos propos!
Encore une fois, vous insistez sur l’absence de solidarité au sein de la population agaléenne. Vous laissez comprendre qu’il y a des Agaléens qui n’adhèrent pas à l’idée du progrès dans leur île?
Il y a des comportements qui nous font croire que c’est le cas, ki zot anvi res parey. Je cite un autre exemple. La population d’Agalega est à majorité catholique. Ce qui explique la collaboration de l’AAA avec l’Eglise catholique pour introduire un Life Skills Programme dans l’île. Il y a eu des sessions qui n’ont pas attiré grand monde. Comment expliquer ce désintérêt quand on sait que la vie sociale est quasi inexistante dans l’île? Au quotidien, les gens vont travailler et puis rentrent chez eux.
Il est probable qu’avec l’implantation d’une secte chrétienne dans l’île, l’Eglise catholique est en train de perdre du terrain…
Ce n’est pas faux! L’Eglise catholique doit prendre ses responsabilités à Agaléga. Je reconnais que l’Eglise catholique perd du terrain là-bas. Il n’y a pas de prêtre catholique en permanence pour être proche de la communauté, tandis qu’un pasteur y est depuis 5 ans. Je crois aussi qu’il faut qu’il y ait une approche cohérente par les religieux qui y partent en mission et la population sur place. Aussi, nous aurions souhaité que l’Eglise catholique mette en place des activités qui correspondent à la réalité de la jeunesse agaléenne, comme elle le fait à Maurice.
Revenons au développement. L’OIDC a fait de la piste d’atterrissage sa priorité. Et qui dit ouverture de l’espace aérien dit aussi tourisme. Pensez-vous que les Agaléens sont préparés à l’accueil des visiteurs?
Non! D’ailleurs, nous demandons que le tourisme envisagé pour Agalega soit un tourisme de proximité et que les Mauriciens doivent être privilégiés. Les Agaléens ont besoin de formation avant ce genre de développement. Nous sommes pour le tourisme, certes, mais pas à n’importe quel prix. Nous prônons le concept de maison d’hôte. D’ailleurs, nous avons déjà négocié avec une quincaillerie pour faciliter l’achat des matériaux si ce concept est avalisé en marge de l’ouverture de la piste d’atterrissage. Mais auparavant, le gouvernement doit s’assurer de la mise en place des infrastructures qui devront accompagner l’ouverture de cette piste. Savez-vous que pour prévenir un éventuel incendie, c’est un tracteur qui transporte l’eau sur l’actuelle piste lorsque le Dornier arrive à Agalega? Nous ne voudrons pas de ça à l’avenir.