A un mois de la présentation du budget il existe un « drôle » de climat dans le pays. Ce n’est pas faire preuve de mauvaise foi que de parler de morosité, de tensions, d’inquiétudes, sinon d’angoisses qui travaillent la société mauricienne. Pour un courant d’opinion, nos responsables politiques donnent l’impression d’être soit incapables d’appréhender la situation soit plus préoccupés par leurs problèmes de vie, voire de survie, politique. Le spectacle entourant la réforme électorale ne pourra pas pour longtemps encore détourner l’attention de l’économie. De très nombreux opérateurs économiques tirent la sonnette d’alarme et appellent à des mesures « courageuses ». Si la population se plaint de la cherté de la vie, elle espère pour bientôt une amélioration de la situation. Visiblement elle ne donne pas l’impression d’avoir intégré l’idée que la situation économique au niveau national s’aggrave sérieusement.
Tous les principaux observateurs concernés ou presque s’accordent à dire que 2013 risque d’être plus mauvaise que 2012. Le document de la MCCI avance que tous les indicateurs économiques sont dans le rouge et qu’on aurait atteint un point de rupture s’agissant du moral des entrepreneurs. Le dernier MCB Focus confirme une baisse du taux de croissance pour 2012 et s’inquiète quant au chômage. Le vice-Premier ministre et ministre des Finances Xavier-Luc Duval, ne cache plus ses inquiétudes. Il est dans son rôle quand il ajoute qu’il ne faut pas céder à la panique. Le Premier ministre quant à lui trouve qu’une croissance de 3,2% est bien, compte tenu de ce qui se passe dans les pays européens, notamment en Grèce et en Espagne. L’opposition MMM parle du prochain budget comme une épée dans l’eau et réclame une autre équipe ministérielle pour s’occuper de l’économie.
 Le gouverneur de la Banque de Maurice a sévèrement critiqué le secteur privé, notamment le secteur hôtelier, et a expliqué que la crise économique externe est très sérieuse – avec la croissance de l’économie américaine qui tarde à venir et celle de la zone euro qui sera pour quelques années encore anémique. Il a assuré que la Banque de Maurice veillera à ce qu’il n’y ait pas d’appréciation de la roupie. La thèse de la roupie compétitive a fait du chemin et c’est tant mieux pour les entreprises travaillant pour l’exportation. Elles peuvent respirer.
D’autres observateurs et analystes tirent ces jours-ci la sonnette d’alarme sur la réalité de la crise actuelle et à venir, à l’exemple de l’économiste Chandan Jankee, de l’ancien haut fonctionnaire et syndicaliste K. Venkatasamy. Des experts étrangers de passage à Maurice – Jim Rogers, Robert Wtterwulghe – ont mis le doigt sur certains aspects fondamentaux de notre développement qui sont problématiques.
Alors que jusqu’à trois mois de cela ils étaient encore nombreux à se complaire dans le déni pour refuser la réalité de l’aggravation de la situation économique.
Si un consensus semble se dégager sur le constat, par contre il y a de profondes divergences sur les facteurs responsables de la situation actuelle. Il en est de même sur les pistes de sortie de la crise en termes de mesures et initiatives de court, moyen et long termes. Si ces divergences sont normales, est-il possible de demander aux acteurs du développement d’éviter de tomber dans la facilité de la recherche du bouc-émissaire. Un bouc-émissaire est défini comme une personne ou un groupe minoritaire auquel un groupe ou un peuple attribue injustement tous les malheurs, toutes les fautes. Le bouc-émissaire permet au groupe de se laver symboliquement de toutes ses fautes, de se purifier et de se sentir plus fort. Depuis quelque temps certains ont choisi cette approche pour se dédouaner de sa part de responsabilité tant dans la présente situation que dans la recherche des initiatives et mesures pour lutter contre la crise. Or ce qui est certain c’est que l’approche « bouc-émissairiste » n’est porteuse d’aucune solution. Pire, elle est source de crispations, de tensions et de blocages. La gravité de la situation exige des acteurs du développement beaucoup de sang froid. Cela passe par une analyse la plus clinique qui soit avec la dose d’autocritique qui convient. Chacun doit bien jouer sa partition. Autant il ne faut pratiquer la fuite en avant, autant ce n’est pas non plus le moment du « pa moi li sa », « pa nou sa zot sa ».
A l’approche du budget et de la publication du rapport PRB le débat sur l’économie va s’intensifier. Vivement que ce soit un débat digne de ce nom et non des polémiques stériles cachant mal la « guerre des egos » qui elle-même renvoie, entre autres, à l’incapacité de comprendre la nouveauté de la conjoncture et par conséquent de rechercher des solutions. Pour chercher les pistes de sortie à la crise actuelle, faire la part des choses sur la présente conjoncture est primordial. D’abord il y a une dimension externe importante sur laquelle nous n’avons pas de prise. On note ensuite la nature complètement nouvelle de la crise systémique que traverse le monde et dont il convient de bien prendre la mesure en vue de solutions durables. En effet, le monde et l’économie mondiale vivent une transition méga-historique qui met fin à cinq siècles de domination occidentale. C’est un moment bascule avec le déplacement du centre de gravité vers les pays de l’Asie et d’autres continents. Dorénavant, toute stratégie de développement économique de Maurice devra s’inscrire dans ce « major paradigm shift ».
Autant en raison de l’orientation euro-centrique de notre économie, due à notre histoire coloniale, nous subissons les conséquences de la crise dans la zone euro, autant l’histoire de notre peuplement fait que nous disposons de sérieux atouts, culturels entre autres, pour négocier le grand tournant stratégique. C’est dans ce nouveau cadre qu’il importe de créer un high profile unit pour réfléchir sur comment développer ce qu’on pourrait appeler une « niche strategy » qui sera déclinée dans de nombreux secteurs. Avec en support tout le potentiel que recèle une diplomatie économique.
Le budget 2013 est en préparation à un moment critique. La situation exige qu’il articule de manière intelligente les solutions aux problèmes immédiats tout en jetant les bases pour des solutions à moyen et long termes. L’heure n’est définitivement pas au saupoudrage mais à des mesures concrètes et précises pour assurer la croissance. Il n’y a pas de solution miracle ou de baguette magique mais bien une dynamique à renverser. Ce qui est fondamental en la conjoncture, c’est – en sachant comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie – de trouver les mesures pour faire revenir la confiance dans le pays et dans l’avenir. Le budget 2013 sera apprécié pour sa capacité à générer le feel good factor tant nécessaire. Il reste un mois au PM et à son ministre des Finances pour relever ce défi. Car comme nous l’avons déjà écrit, l’économie pourrait se révéler être « le talon d’Achille de Navin ».