DIPLAL MAROAM

Une famille chagossienne portant les offrandes lors de la messe qui sera célébrée par le pape François le 9 septembre prochain à Marie Reine de la Paix constitue en soi tout un symbole de reconnaissance et de bienséance. D’ailleurs, la demande du souverain pontife pour l’obtention d’une copie du jugement de la Cour internationale de La Haye démontre son intérêt rapproché pour la cause chagossienne.

En effet, en tant qu’archevêque et cardinal, Jorge Mario Bergoglio avait toujours mené un combat inlassable en faveur des opprimés, pauvres et exclus de la société. Ce qui saute également aux yeux, c’est sa grande simplicité tant dans son discours que dans sa manière de vivre, ce dont le comité d’accueil du diocèse de Port-Louis doit essentiellement prendre en compte lors de sa visite. Ainsi, après sa nomination comme archevêque de Buenos Aires en 1998, il refusa de loger dans la résidence des archevêques et opta pour un petit appartement situé près de la cathédrale de la capitale. Il préféra même prendre le transport en commun comme tous les citoyens lambda plutôt qu’une voiture de fonction. Comment, à propos, passer sous silence ce geste de haute bienveillance, d’accueillir au Vatican une famille de réfugiés syriens qui fuient la guerre dans leur pays mais dont des milliers ont trouvé la mort dans la Méditerranée. . .

Après Jean XXIII en 1963 et Jean-Paul II en 1994, le pape François avait été désigné personnalité de l’année 2013 par le célèbre magazine américain Time. « What makes the Pope so important is the speed with which he has captured the imagination of millions of people who had given up on hoping for the church ». Le magazine justifie ainsi son choix par rapport à d’autres prétendants, et non des moindres, qu’étaient, entre autres, Edward Snowden, ancien consultant informaticien américain actuellement réfugié en Russie, qui a fait éclater le scandale d’écoutes téléphoniques et d’interception des e-mails par la NSA, et Edith Windsor, activiste américaine luttant pour les droits des homosexuels.

En effet, à une Église dont l’image a sérieusement été entamée ces dernières années par des scandales de pédophilie – et récemment encore par des soupçons de détournement de fonds –, l’arrivée en mars 2013 de François, premier pape non-européen, a su donner une nouvelle impulsion, un nouveau départ. Sa volonté de « bâtir une Église pauvre pour les pauvres » de même que ses sorties en règle contre une « mondialisation qui génère l’exclusion » ont certainement marqué les esprits. À propos du système économique justement, lors d’une audience avec Caritas international le 16 mai 2013, le pape François reconnaissait que « l’humanité est en danger » car « le monde met en place une culture de l’élimination où tout ce qui n’est pas utile est jeté à la poubelle, dont les plus faibles, les marginalisés et les personnes âgées, qui sont mis de côté avec cette euthanasie cachée ». Lors d’un déplacement en Sardaigne en septembre 2013, il devait déclarer sans ambages : « Nous ne voulons pas de ce système économique mondialisé qui nous fait tant de mal. Hommes et femmes doivent être au centre comme Dieu le veut et non pas l’argent. »

D’autre part, sa 2e lettre encyclique « Laudato si » du 24 mai 2015 constitue un véritable réquisitoire contre le consumérisme, la politique irresponsable du développement économique et la dégradation environnementale. Mais au-delà des constats et affirmations poignantes, il est malheureux qu’aucune démarche concrète n’ait été initiée pour tenter d’influer sur cette politique qui façonne à sa guise la destinée de l’humanité, et ce malgré les graves crises qui ont ébranlé le système économique actuel à plusieurs reprises et qui l’ont converti en un système éphémère pouvant s’écrouler de nouveau, à tout moment, comme un château de cartes. Il ne fait plus de doute aujourd’hui que la croissance n’est plus un gage du bonheur des peuples à travers le monde et même la Banque mondiale ne cache pas sa préoccupation pour la disparité grandissante entre le milliard de personnes vivant sous le seuil de la pauvreté et les riches qui continuent à s’enrichir.

Mais entre le Vatican, autorité institutionnelle universellement reconnue qui prône le respect du bien commun et le bien-être des gens sur tous les continents et les principaux décideurs de la politique mondiale qui, eux, misent sur la croissance économique à tout prix, une ligne de communication permanente peut et doit être établie dans le but de trouver le juste milieu, et ce pour le plus grand bien de l’humanité dans son ensemble. Une ligne de communication qui permettrait en même temps de trouver un consensus par rapport au problème inquiétant de l’écologie et la dégradation sociale et morale – des dommages collatéraux de l’actuel système économique sans bornes suscités par « l’égocentrisme et l’indifférence », comme avait d’ailleurs fait ressortir le souverain pontife sur l’île de Lampédusa en juillet 2013.

S’il est vrai que le pape François a pu tirer la papauté de son palais pour l’emmener sur le terrain, il faudrait néanmoins de la part du Vatican et de l’Église aux quatre coins de la planète, beaucoup d’abnégation et une volonté indéfectible pour pouvoir faire face à ce rouleau compresseur que constitue aujourd’hui le système du capital.