Trois mois après la première saisie de sept kilos d’héroïne, d’une valeur marchande de Rs 105 millions, à Péreybère, la brigade de l’Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU) de la Plaine-Verte de l’inspecteur Assaad Rujub est sur le point de mettre complètement à nu le Modus Operandi du Réseau Gros Dereck. Notamment, de la commande de la drogue à partir de la Prison Centrale, avec un imam en tant que coursier international, au blanchiment des fonds, avec des placements quasi sûrs dans le domaine des loisirs, en particulier la Night Life, en passant par l’importation. Une nouvelle étape a été franchie, hier, avec l’interrogatoire du suspect Roukesh Hemraj, alias Ronnie, âgé de 37 ans, figure très connue dans le circuit des discothèques à l’Ouest. Avec une nouvelle arrestation en vue, celle de l’homme d’affaires derrière la gestion de la fortune des trafiquants, l’ADSU de la Plaine-Verte pourra affirmer que la boucle est bouclée, sauf que le concours de la Banque de Maurice sera plus que nécessaire pour acculer le « banquier au-dessus de tout soupçon » assurant le montage financier pour le blanchiment.
Pendant plus de quatre heures, au QG de l’ADSU aux Casernes centrales, le suspect Ronnie, qui a retenu les services de Mes Raouf Gulbul et Sanjeev Teeluckdharry, s’est mis à lever un bout de voile sur le volet du blanchiment de fonds au sein de la mafia de l’Ouest. Néanmoins, au tout début de la séance, il a rejeté de nouveau les allégations du chauffeur de taxi Ashish Dayal, qui l’avait impliqué comme étant un pion majeur dans le réseau.
Ashish Dayal avait soutenu dans un volet de sa déposition qu’à deux reprises en début d’année, il avait accompagné Rudolf Dereck Jean-Jacques, alias Gros Dereck, le mécanicien tout de blanc vêtu de Richelieu, chez un dénomme S.B., un homme d’affaires de Quatre-Bornes. Le but de ce rendez-vous était de rencontrer Ronnie dans le cadre de la réalisation du projet d’ouverture d’une discothèque, la White House, dans le complexe commercial de Cascavelle, à la croisée de Flic-en-Flac.
Ashish Dayal avait ajouté que lors de ces deux contacts avec Ronnie, Gros Dereck lui avait remis à chaque fois une somme de Rs 2,5 millions, montant qu’il avait vérifié en personne. Cet argent devait servir au financement du projet de discothèque, qui devait s’ouvrir en fin d’année en vue de concurrencer les autres adresses de Night Life dans l’Ouest. Mais le dénommé Ronnie a rejeté ces allégations dans un premier temps.
Mais face aux preuves versées dans le dossier à charge de l’ADSU, le night owler Ronnie n’a pu tenir la pression. Il devait concéder sa connexion avec Gros Dereck mais en avançant d’autres raisons. Il ajoutera que Gros Dereck l’avait rencontré à au moins deux reprises par rapport au projet de la discothèque White House à Cascavelle, avec les travaux ayant déjà atteint un stade avancé.
Selon les dires de Ronnie, le mécanicien de Richelieu était intéressé à lui fournir des bouncers pour assurer la protection des lieux. Le deuxième rendez-vous devait porter sur les modalités de cet accord contractuel, avant que Gros Dereck ne soit appréhendé par l’ADSU.
Toutefois, l’interrogatoire du suspect Ronnie amorce un tournant crucial quand il est appelé à faire état de l’actionnariat de la compagnie gérant la White House. Le complice allégué de Gros Dereck peut difficilement récuser le fait qu’il est en partenariat avec un dénommé S.B., l’intermédiaire chez qui se sont déroulées les deux rencontres. Il admettra qu’il détient 25% des actions et l’homme d’affaires S.B., 75%. Il soutiendra que pour toutes les questions financières, ou encore les sources of funds, il faudra interroger S.B. Il a même fait état d’une demande d’emprunt de Rs 10 millions de la Banque de Développement.
L’enquête de l’ADSU devient encore plus intéressante parce que ce n’est pas la première fois que le nom de S.B. surgit dans le mécanisme du réseau de l’Ouest. Il est le gérant d’une importante flotte de grosses cylindrées, achetées sur les conditions de leasing auprès d’une banque commerciale. Gros Dereck se sert de ces voitures de luxe, comme la BMW 745, la BMW X6 ou encore la grosse moto, sous le contrôle de S.B., comme si elles lui appartenaient.
Avec ce dernier lien, l’homme d’affaires de Quatre-Bornes se retrouve sous le coup d’une arrestation imminente pour le délit de blanchiment de fonds sous le Dangerous Drugs Act. Il devra perdre l’immunité dont il a joui jusqu’ici car, malgré les preuves, aucune inculpation provisoire n’a encore été logée contre lui.
La piste de l’homme d’affaires de Quatre-Bornes mène à la porte du « banquier ciblé » depuis plus d’un mois par l’ADSU. En effet, S.B. entretient des liens étroits avec ce banquier, un véritable facilitateur présumé pour les opérations bancaires du clan Gros Dereck. Des emprunts en upfront étaient accordés aux trafiquants de drogue présumés sous le prête-nom de S.B. avec une facilité déconcertante. Le remboursement de ces prêts, souvent avant terme, était assuré avec les recettes du trafic de drogue. Il bénéficierait d’autres facilités de cette même banque commerciale, comme le droit de préemption sur toutes les voitures de luxe saisies à des prix défiant toute concurrence lors de la mise en vente.
Pour ce dernier aspect de l’enquête sur le démantèlement du réseau de l’Ouest, les yeux sont tournés vers la Banque de Maurice, le régulateur habilité à réclamer des comptes auprès des banques commerciales sur leurs opérations et le respect du code de conduite. À ce jour, les tentatives en vue d’obtenir des informations officielles sur les mécanismes illicites mis en place se sont heurtées au secret bancaire.
Ainsi, face à cette situation, le Directeur des Poursuites Publiques, Me Satyajit Boolell, Senior Counsel, a présidé une importante réunion de coordination de toutes les agences engagées dans la lutte contre le crime à col blanc impliquées dans le démantèlement du réseau de Gros Dereck. Avec le schéma qui se dégage de l’enquête de l’ADSU de la Plaine-Verte, les institutions comme l’Independent Commissions Against Corruption, la Financial Intelligence Unit, la Mauritius Revenue Authority, l’Assets Forfeiture Office et l’ADSU conjugueront leurs efforts pour mener à terme, et de manière concluante, l’exercice d’Audit Trail contre tous les suspects et leurs complices ; notamment dans le domaine des loisirs et de l’entertainment, secteur propice pour le blanchiment. Les comptes ont déjà été dressés en vue des décisions sous la loi en vigueur depuis le début de cette année sur la saisie des avoirs.
L’enquête sur la double saisie de 12 kilos de drogue de Rs 180 millions n’en finit pas de rebondir avec d’autres développements à venir…