Vous n’avez jamais entendu parler d’Olympe de Gouges ? Son nom ne vous dit absolument rien ? Tout cela est bien triste, mais pas étonnant du tout. Même en France, cette figure emblématique de la Révolution française, grande pionnière des droits des femmes, en avance sur son temps – elle a été de tous les combats contre les inégalités et les discriminations – demeure une grande méconnue en dehors d’un petit cercle de spécialistes comme l’historien Olivier Blanc ou la féministe Benoîte Groult. Essayons d’esquisser à grands traits ce qu’a été le parcours de cette femme, née le 7 mai  1748 à Mautauban et morte le 3 novembre 1793 à Paris.
La vie, l’oeuvre et le militantisme d’Olympe de Gouges sont intimement liés. Elle n’est pas de celles et de ceux qui se contentent de dénoncer. Non, elle agit, ou pour paraphraser Pierre Sané d’Amnesty International (Londres), elle agit en vivant et vit en agissant. Au cours de sa courte vie mouvementée, elle n’a eu de cesse de défendre ses idées avec un courage exceptionnel et beaucoup de conviction et de cohérence. Elle en a payé un prix cher. On verra que ses idées sont d’une brûlante actualité pour nous aussi aujourd’hui.
Deux ans après la promulgation en 1789 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, soit le 14 septembre 1791,  Olympe de Gouges publiera sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne où elle reprend point par point les 17 articles de la première Déclaration pour la féminiser et la transformer en une charte des droits de la personne ou des droits humains. Sa Déclaration pose ainsi le principe de l’Egalité des deux sexes. Elle va plus loin en changeant quelques termes dans certains articles, en ajoutant une phrase ou deux dans d’autres sans compter tout un « Postambule » qui commence par ce fameux « Femme, réveille-toi ! » À titre d’exemple, il est intéressant de voir comment elle modifie l’Article X pour réclamer le droit à la parole pour les femmes (« La femme a le droit de monter sur l’échafaud; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune »). Cette phrase compte parmi les plus célèbres d’Olympe de Gouges. Et pour cause !
Autre exemple : L’Article XVI de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen se lit ainsi : « Toute Société dans laquelle la garantie des Droits n’est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution. » Olympe de Gouges y ajoute la phrase suivante : « la Constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la Nation, n’a pas coopéré à sa rédaction. » Dès lors, comment ne pas penser à la Tunisie qui vient de voter une nouvelle Constitution, qui porte la marque de certaines revendications des mouvements féministes tunisiens ?
Bien qu’elle ait été mariée – mais très vite elle connaît le veuvage, son mari « ayant eu l’élégance de mourir », pour reprendre le mot de Benoîte Groult – elle repousse l’idée de se remarier quand, à Paris, elle fait la rencontre d’un autre homme. Olympe de Gouges déclare que le mariage est «comme le tombeau de la confiance et de l’amour» et fait l’éloge de l’union libre. Elle se penche sur d’autres questions (le divorce, les impôts), et se bat pour l’assainissement des hôpitaux et des maternités car une femme sur quatre y mourait en couches en ce temps-là par manque d’hygiène. En fait, elle propose toute une série de réformes sociales qui seront mises en place 200 ans après sa mort.
Pamphlétaire, Olympe de Gouges fait imprimer des milliers d’affiches qu’elle placarde dans tout Paris sans tenir compte des risques que cela comportait. N’ayant pas le droit de monter à la Tribune durant cette période tumultueuse, Olympe de Gouges exploite cette méthode de communication pour diffuser ses idées non-conformistes et ses écrits politiques.
L’autre combat capital qui lui tient à coeur et que mène inlassablement Olympe de Gouges est sa lutte contre l’esclavage. Et là, c’est en grande partie comme dramaturge – dans ses pièces de théâtre – qu’elle dénonce la traite des Noirs. Engagée dans cette lutte, elle adhère à la Société des amis des Noirs. En 1785, elle écrit une pièce anticolonialiste sous le nom de Zamore et Mirza. Une femme influente parvient à faire inscrire cette pièce au répertoire de la Comédie-Française. Mais les anti-abolitionnistes n’y voient pas d’un bon oeil sa dénonciation de l’esclavagisme, source d’énormes profits pour eux, et aussi parce que l’auteure met en scène des Noirs.
Les rapports d’Olympe de Gouges avec la Comédie-Française sont difficiles. Elle sera même menacée d’être internée à la Bastille par lettre de cachet. La pièce est éditée en 1788, et en décembre 1789, rebaptisée L’Esclavage des Noirs, elle sera enfin jouée à la Comédie-Française, mais sera vite déprogrammée face aux pressions qu’exercent ses détracteurs.
Comme elle a horreur de la violence et n’aime pas les effusions de sang, les massacres perpétrés en 1792 poussent Olympe de Gouges à dénoncer les dérives de la Révolution. Du coup, elle dit qu’elle est à la fois républicaine et pour une monarchie constitutionnelle. Lorsque Louis XVI est condamné, elle fait un geste symbolique en offrant son aide pour défendre le roi… Il faut dire qu’elle s’oppose à cette condamnation en raison surtout de son opposition à la peine de mort. Puis elle s’en prend ouvertement et violemment à Robespierre et Marat. Elle n’hésite pas à aller jusqu’à placarder dans tout Paris une affiche qui accuse publiquement ces deux artisans de la Terreur d’être responsables des effusions de sang. Avec ces deux prises de position, elle signe son arrêt de mort. Elle est arrêtée en juillet 1793, et emprisonnée. On lui refuse un avocat. Elle comparait devant le tribunal révolutionnaire le 2 novembre 1793. Condamnée à mort, elle monte sur l’échafaud le 3 novembre 1793. Dans toute sa dignité,  elle lâche cette phrase envers la foule avant sa décapitation : « Enfants de la patrie, vous vengerez ma mort ! » Elle est ainsi la deuxième femme guillotinée, après Marie Antoinette.
29 janvier 2014