La délocalisation des marchands sur la plage de Mon Choisy, envisagée par la Beach Authority (BA), suscite une vive polémique. Autant du côté des marchands eux-mêmes que certains résidents de la localité, outrés de cette démarche des autorités, sous prétexte qu’il faille interdire l’accès aux véhicules sur la plage en raison de l’érosion sévère dont cette plage est victime. Pour les protestataires, l’installation d’un aire de stationnement est « un faux prétexte ». « On veut laisser le champ libre à d’autres projets », arguant que les autorités veulent céder la place à l’installation d’un bâtiment commercial. D’où également la déviation de la route programmée sur cette route côtière, faisant que Tarisa Resorts disposera prochainement d’un accès pied dans l’eau à la plage pour sa clientèle. Si le General Manager de la BA, Subash Seeruttun, soutient que ce projet de parking à Mon Choisy « est plus que nécessaire pour lutter contre l’érosion », l’océanographe Vassen Kauppaymuthoo est lui d’avis que « bien que le poids et la circulation des véhicules puissent affecter la stabilité de la dune de sable, il ne s’agit pas d’un phénomène prédominant ».
La tension est montée d’un cran cette semaine avec l’annonce de la BA d’interdire prochainement l’accès aux véhicules sur la plage de Mon Choisy, en raison de l’état de la plage. Cette mesure devrait être effective dans les jours qui viennent, le temps pour l’organisme de terminer les travaux pour l’aire de stationnement prévu pour les véhicules et les vendeurs qui seront bannis de dessous les filaos. Selon la BA, une telle mesure est plus que nécessaire pour lutter contre l’érosion qui abîme cette plage du littoral nord, l’une des plus fréquentées du pays. « La situation s’est aggravée ces derniers temps », explique Subash Seeruttun, soutenant que « si rien n’est fait dans l’immédiat, la plage disparaîtra dans quelques décennies ».
La BA devrait faire paraître un communiqué prochainement pour expliquer sa démarche et indiquer à la population le site alloué au stationnement des véhicules. Provision a été faite pour le stationnement de 700 véhicules, dont une cinquantaine d’autobus. « Le terrain de foot situé non loin de la plage pourra de même servir de parking lorsqu’il y aura très grosse foule », indique la BA.
Mais l’organisme se heurte à la vive colère des vendeurs sur la plage, une vingtaine de marchands, qui n’auront désormais plus accès à la plage. Les habitués de Mon Choisy s’offusquent également que cette plage, longue de 1,5 km, ne sera désormais accessible qu’à pied, et disent ne pas comprendre la démarche de la BA. « Comment les véhicules sous des filaos peuvent-il d causer une érosion ? « , demandent-ils, estimant que les autorités auraient un autre dessein en tête, dont celui de céder place à un bâtiment commercial sur la plage, au profit d’un seul opérateur.
A ce stade, le projet de bâtiment commercial, un restaurant selon nos informations, avalisé par la BA depuis 2011, et qui devait être érigé dans l’enceinte de ce qui était autrement les toilettes publiques, a été gelé en raison d’une injonction déposée par le ministère des Terres et du Logement.
Déviation de la route
Mais pour des raisons qu’on ignore encore, ce projet reprend forme et sa mise en route semble très prochaine. Affaire à suivre, disent les habitants de la localité qui avaient protesté contre. Ces derniers soulignent également que le projet de déviation de la route côtière de Mon Choisy a lui aussi beaucoup progressé. D’ici quelques jours, l’accès aux automobilistes par la route côtière B 38 devra en effet être bloqué, et la circulation déviée à la hauteur du morcellement Mon Choisy, via le Chemin Commun — construit en marge d’un morcellement qui devrait prochainement être érigé — pour rejoindre la route B13 (Mon Choisy-Cap Malheureux) et revenir sur une dizaine de mètres sur la route Pointe-aux-Piments-Mon Choisy. Pour les contestataires, qui rappellent la résistance qui s’était organisée par les habitants de Mon Choisy contre ce projet qui profiterait qu’à l’hôtel Tarisa Resorts… « toutes ces démarches visent à privilégier des petits copains », faisant ressortir que les autorités, notamment le Conseil des ministres, en ont fait fi des leurs récriminations.
Si la résistance s’organise une nouvelle fois à Mon Choisy, la BA entend, elle, aller de l’avant avec son projet. « Nous l’avons fait à Flic-en-Flac, Blue Bay, Belle Mare et Péreybère. Tous les marchands ont été relogés. Pourquoi cela ne marcherait pas à Mon Choisy », demande Subash Seeruttun. Il souligne que « cette démarche s’inscrit en marge des recommandations du rapport canadien BAIRD, commandité en 2003. Les aires de stationnement à Belle Mare ou Flic-en-Flac et Blue Bay, par exemple, ont porté leurs fruits. Nous avons ralenti le problème d’érosion au niveau de ces plages. Il faut prendre des actions pour d’autres plages si nous ne voulons pas être acculés par le danger », dit-il. Et d’estimer que « les protestataires ont des vested interest sur cette plage. C’est pourquoi ils ne veulent pas être délocalisés ».
Véhicules sur les plages : infime impact par rapport à l’érosion
« Bien qu’il semble que le poids et la circulation des véhicules puissent affecter la stabilité de la dune de sable, et qu’il soit bien plus agréable et sécuritaire de circuler sur une plage piétonne que pleine de véhicules, je ne pense pas que ce phénomène soit prédominant », dit Vassen Kauppaymuthoo.
Selon lui, cette mesure relève plutôt d’une volonté des autorités « à faire déguerpir le public pour installer ensuite des constructions et des restaurants qui eux ont des effets bien plus néfastes sur la plage que les véhicules ». Rappellant le jugement dans le cas d’un restaurant qui devait être installé sur la plage publique de Flic-en-Flac où les Forces Vives ont eu gain de cause en empêchant cette construction, l’océanographe estime que ce jugement devrait être considéré comme un sévère avertissement à tous ceux qui veulent s’accaparer ou privatiser les plages publiques pour des besoins commerciaux. « Les plages publiques doivent être publiques, gratuites et accessibles à tous, et elles ne doivent pas faire l’objet de commerces », dit-il.
Facteurs naturels et humains
Expliquant le phénomène d’érosion, Vassen Kauppaymuthoo fait ressortir que « l’équilibre fragile des sables blancs mauriciens — qui s’est établi depuis au moins 5 000 années, qui fait qu’en un endroit précis, ayant une morphologie précise ainsi que des conditions océanographiques (courants, vagues,…) stables, chaque grain de sable qui se déplace à cause des vagues ou des courants est remplacé par un autre qui vient d’un endroit connexe — peut ainsi être menacé par plusieurs facteurs naturels et humains ». Il cite la hausse du niveau de la mer et les changements des conditions océanographiques qui font que les plages sont attaquées à un niveau de plus en plus élevé, et en conséquence s’érodent davantage. « Mais aussi, à côté du facteur naturel, beaucoup de facteurs humains sont venus perturber le fragile équilibre sédimentaire côtier », dit-il. Et de faire ressortir que « on est venu construire des structures en dur supposément pour protéger les plages, quelques fois perpendiculaires à la côte, et cela a bloqué le transport de sable translittoral (longshore), ce qui fait que chaque grain de sable qui était enlevé par le courant ne pouvait plus être remplacé car il était bloqué par une jetée ou des gabions placés en travers de la plage ».
« Apprenti sorcier »
L’océanographe déplore également qu’un autre phénomène important qui contribue à accentuer l’érosion, « est que nous avons eu affaire à des ‘experts’, parfois étrangers qui jouent à l’apprenti sorcier ». Pour soutenir ses propos, il cite en exemple la campagne nationale lancée dans les années 70 pour planter des filaos afin de diminuer l’érosion côtière, et plus particulièrement celle des dunes car on pensait que l’érosion était liée au vent et que les filaos cassaient la force des brises marines. « Vingt années plus tard, on s’est mis à vouloir couper ces mêmes filaos pour les mêmes raisons. Actuellement, on est parti sur une bétonisation de notre linéaire côtier : murs, enrochements, et autres structures solides qui ne font qu’accentuer le phénomène car ces ouvrages reflètent l’énergie des vagues au lieu de l’absorber, exacerbant du même coup cette érosion en enlaidissant nos plages », souligne Vassen Kauppaymuthoo.
Selon lui « il faut être réaliste, nous n’arrêterons pas l’érosion, et nos plages continueront à disparaître année après année et nos beaux hôtels et toutes les infrastructures situées sur le littoral seront menacées dans un avenir pas si lointain. « Toutefois, pour lutter contre, il faudrait », dit-il, « accepter le phénomène en le gérant, et non en essayant de le combattre avec des moyens désuets et qui ont l’effet contraire ». L’expert en environnement marin préconise ainsi de regarder l’avenir et se préparer à relocaliser les personnes, les infrastructures et les hôtels situés sur le littoral, car ce ne sont pas les murs qui arrêteront les flots, mais ce sont les flots qui nous feront reculer, de gré ou de force…