Réactualiser à Grenade, lieu rêvé et riche en symboles, la diversité et la densité de la culture arabe : c’est le projet du poète et sémiologue Khal Torabully, invité à présenter la Maison de la Sagesse de Grenade qu’il a initiée dans le même lieu, le 22 novembre 2012, à la Bibliothèque de l’Andalousie. Sa présentation a été faite lors de la récompense de l’universitaire et essayiste algérien Mustapha Chérif, et de l’Arab British Centre (Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord), les deux lauréats du Prix Sharjah 2013. Le poète Khal Toorabully, connu pour son implication dans la culture arabe, a livré sa vision plurielle de la culture arabe – une culture du mouvement qui permet la rencontre avec l’autre. « La culture arabe véhicule pour moi ce nomadisme qui ancre et parsème les cultures et les sciences dans une tradition reconnue pour son hospitalité », nous dit le poète. Voici quelques extraits d’un texte qu’il a rédigé au sujet de la Maison de la Sagesse.
Espace des rencontres, la péninsule arabique est située dans une région des isthmes, une région de passages, comme le disait Maurice Lombard, là où se forgent les rencontres humaines et la conjonction des routes. Même si c’est  réducteur, elle est souvent représentée par un chameau, ce navire du désert, qui  avance malgré les difficultés du terrain, par une caravane ou un pur sang arabe. Pendant son âge d’or, elle a été cet espace qui a pensé le monde. Cette culture, essentiellement urbaine, a été façonnée par les routes des communications, des axes caravaniers et des axes maritimes par où passaient denrées, livres et objets du savoir.
Il convient de souligner qu’aux abords de ces routes, des Maisons de la Sagesse ont aussi vu le jour. Il serait absurde de prétendre que la culture arabe n’a  pas rayonné sur le monde. Pour moi, cet éclat-là là brille dans la Maison de la  Sagesse qui nous intéresse. Nul n’ignore que les navigateurs arabo-musulmans pratiquaient la haute mer depuis la nuit des temps et étaient les intermédiaires commerciaux et civilisationnels entre l’Europe, l’Afrique, la Chine et l’Inde, et les  îles aux richesses convoitées. Ce peuple du désert, paradoxalement, a inventé la  navigation en haute mer à base de calcul astronomique. Sinbad, le marchand  devenu marin, est un personnage mondial qui illustre que cette culture est  voyageuse, et ses récits ont bercé mon enfance.
En 1999, je me suis lancé à réaliser un film sur cette odyssée. Alors, je suis allé sur les traces de Sinbad qui a sillonné l’océan Indien, et j’ai découvert que la culture arabo-musulmane a été à l’origine d’une densification du trafic maritime et commercial mondial, et que cela impliquait aussi une densification d’échanges interculturels, de l’Andalousie jusqu’en Chine, à partir du IXe siècle. Certes, il y eut des conflits, et cela se retrouve dans tous les espaces humains, hélas, mais aussi, des échanges notables tant au niveau des savoir-faire, des sciences, des arts, que des cultures. Ce film, La  Mémoire maritime des arabes, qui porte cette trame de dialogue des cultures, a été couronné par le Golden Award à l’Arab Media Festival du Caire en 2010.
Un miracle de Sagesse à Grenade
Quand je travaillais à ce documentaire en 1999, j’ai rencontré Grenade et j’ai été  fasciné par les beautés du lieu, son esprit et sa philosophie. Et l’an dernier, j’ai été l’invité de la quinzaine interculturelle de la Maison de France à Grenade. Ce lieu a exercé une influence puissante sur moi. Et depuis cette ville, j’ai écrit à Moussa Ali Iyé, pour lui dire que je désirais son soutien pour faire renaître la Bayt al Hikma. Une heure après, M. Iyé me donnait, presque en même temps que M. Doudou Diene, concepteur de la route al-Andalus, un mot pour me dire d’annoncer aux grenadins qu’il était avec moi.
Le 22 novembre 2012, j’ai lancé l’idée citoyenne de faire revivre ce joyau de la culture arabe. Tout de suite, j’ai constaté que d’autres personnes avaient ce désir du dialogue à travers cette Maison de la Sagesse. Un groupe a signé l’acte de naissance de la Bayt al Hikma à la bibliothèque de l’Andalousie. C’est allé très vite et j’ai eu, le même soir, le soutien d’Ana Gamez, responsable d’éducation de la Région Andalusia, et de Françoise Souchet, la dynamique consule de France à Grenade. Le directeur de la bibliothèque d’Andalousie, Javier Alvarez s’est mis à notre disposition pour abriter nos activités, et Suhail Serghini, musicologue et responsable de la bibliothèque interculturelle d’Andalousie, est parmi les membres-fondateurs de cette initiative.
Des universitaires comme l’anthropologue Sandra Flores, le sociologue
Mustafa Akalay, l’universitaire Nathalie Bléser, le professeur Ottmar Ette, fondateur des études transfrontalières de Berlin, parmi d’autres, ont répondu présents et cette démarche citoyenne a recueilli 180 signatures. Nos activités débutent le 4 juin prochain. Je ne pensais pas que cette idée se transformerait aussi vite en réalité. Et cela sous un toit commun, dans une maison des humanités, dont je me permets un bref survol historique.
La Maison de la Sagesse de l’âge d’or, une opportunité pour l’avenir
La Maison de la Sagesse, comme vous le savez, est une institution qui a fleuri au IXe siècle dans le monde arabo-musulman. En arabe, dar ou bayt al Hikma, c’est une institution qui s’occupait de traductions d’oeuvres d’astronomie, de philosophie et d’autres savoirs de Perse, d’Inde, de Chine, de Grèce et de la Rome antique. Elle était bibliothèque et centre de réunions aussi, et constituait une courroie majeure de transmission du savoir cosmopolite.
La première Maison de la Sagesse s’ouvrit à Bagdad en 832, sous le règne du calife Harun al-Rashid. Et le calife al Mamun les développa, pour non seulement traduire les savoirs, mais aussi pour les comparer avec des sources diverses, les interpréter et les améliorer. La structure même de cette Maison de la Sagesse est intéressante, car elle était à la fois héritière de la bibliothèque d’Alexandrie, de copistes de l’Orient chrétien ; elle était centre de traduction et un lieu où mathématiciens, astronomes, littérateurs, philosophes et d’autres savants se réunissaient, dans un esprit transdisciplinaire et transfrontalier étonnant à cette époque. Elle résultait de l’effort d’un souverain éclairé et de toute une société mobilisant son énergie vers son épanouissement par les arts, la culture et le savoir, qui, je le souligne, est transfrontalier par essence. Nul ne détient tous les trésors de l’humanité. C’est avec cela à l’esprit que cette démarche citoyenne et conviviale est née à Grenade.
Voici les enjeux de Grenade, selon les travaux de recherches de la fille du poète : « Les nations se déchirent, à l’image des pays européens, en proie à une crise économique qui exacerbe les divisions à l’intérieur de leurs frontières. Mais cela se vérifie également à l’échelle d’une ville : Grenade, en Andalousie. La dichotomie « Orient/Occident » ou « Nord/Sud de la Méditerranée » prend une mesure toute particulière dans cette région. Elle a en réalité déjà été le théâtre de leur affrontement : durant la période qui débute en 711 avec l’avènement d’Al-Andalus (la conquête de la Péninsule Ibérique par les Maures) et qui s’achève en 1492 avec la Reconquista (la « reconquête » de la région par les Castillans, prenant fin avec la symbolique prise de Grenade, dernière ville à leur avoir résisté). »
C’est dire que le symbole est puissant, le lieu offre tant de thématiques  contemporaines à explorer avec sagesse. Ici, c’est le lieu rêvé pour réactualiser cette idée de mouvement, de mise en relation que la culture arabe, à ses heures les plus lumineuses, a donnée en héritage au monde entier.