Alors qu’on parle de faire de Maurice un regional knowledge hub, certains chargés de cours lèvent un coin du voile sur leur métier. Travailler dans une institution d’études supérieures devrait ouvrir la voie à la recherche et à un meilleur statut. Mais peu de motivations et de moyens existent à ce niveau.
« On parle beaucoup de faire de Maurice un knowledge hub ou d’avoir un diplômé dans chaque famille. Mais qu’en est-il des ressources humaines ? » Certains chargés de cours des institutions supérieures du pays sont d’avis qu’il faut démystifier la profession car beaucoup de malentendus subsistent. « Le travail d’un chargé de cours consiste à enseigner d’une part, et de faire de la recherche d’autre part, car cela permet de rehausser ses compétences. Les deux sont indissociables. »
Or, dans la réalité, les chargés de cours disposent de peu de libertés et de moyens pour assumer cette deuxième partie de leurs responsabilités. Dans une institution tertiaire publique, par exemple, les chargés de cours doivent recourir à l’attendance électronique. « Si je dis à mes confrères à l’étranger que je dois mettre mon pouce sur l’appareil chaque matin pour signaler ma présence sur le campus, ils vont se moquer de moi », témoigne un lecturer.
Se confiner à l’enseignement ne permet pas d’évoluer ni d’injecter de nouvelles idées dans le contenu des cours universitaires. « Faire de la recherche et participer à des conférences internationales par exemple, permet d’étendre ses connaissances. Autrement, le chargé de cours reste avec ce qu’il a appris en étant lui-même étudiant à l’université. »
Or, par manque de motivation ou d’intérêt, la majorité des chargés de cours préfèrent se limiter à l’enseignement. Le décalage entre l’administration et le corps académique qui voudrait bénéficier de plus d’autonomie, est un autre aspect qui provoque parfois des clash au sein des institutions supérieures.
Regard extérieur
Nous avons interrogé à ce sujet Ameenah Gurib-Fakim, ancienne pro-vice chancellor de l’Université de Maurice, connue pour ses travaux de recherche sur les plantes médicinales entre autres. D’emblée, elle confirme les préoccupations des chargés de cours et précise toutefois : « La recherche ne devrait pas se faire uniquement pour l’avancement de sa carrière, mais pour le progrès de la discipline, voire du pays. »
Celle qui est aujourd’hui est responsable du Centre for Phytotherapy and Research (CEPHYR) reconnaît cependant qu’à Maurice les ressources sont assez limitées. Elle cite l’exemple de l’Université de Maurice où 80 % du budget est consacré aux salaires.
Au-delà des chargés de cours à titre individuel, Ameenah Gurib-Fakim est d’avis que la recherche devrait découler d’une politique nationale. « Faire de Maurice un knowledge hub est une bonne volonté, mais cela doit être soutenu d’une vision. Il faut savoir où on veut aller et surtout, se donner les moyens. »
La recherche peut être un moteur de développement pour le pays. L’exemple de la Corée du Sud, dont le per capita était en dessous de celui de l’Afrique il y a cinquante ans, mais qui est devenue aujourd’hui un moteur de croissance en Asie, soutient ce point de vue.
Sur le continent africain, trois pôles de recherche existent en Égypte, en Afrique du Sud et au Nigeria où des travaux importants sont effectués.
Rattraper le train permettrait à Maurice de mieux placer ses universités sur le classement régional et mondial.
Ameenah Gurib-Fakim est d’avis que dans un contexte de globalisation, Maurice doit se préparer à devenir un global player. « C’est comme nos athlètes qui participent à des compétitions internationales. Ils sont là-bas parce qu’ils ont le niveau. »
Rehausser le statut
Outre cela, le statut des chargés de cours doit aussi être revu, estiment certains. Valeur du jour, on débute dans l’enseignement supérieur avec un titre d’Assistant lecturer/lecturer et un salaire de Rs 23 000. Or, dans le secondaire, un enseignant débute avec Rs 19 000. « Si on compare les deux, l’enseignant du secondaire est plus avantagé », avance un chargé de cours.
Il explique que le chargé de cours doit avoir une maîtrise au minimum, ce qui veut dire deux à trois années d’études de plus. « Tout cela pour avoir Rs 4 000 supplémentaires. Qui plus est, l’enseignant du secondaire a droit à trois mois de congé et peut donner des leçons particulières pour arrondir ses fins de mois. Ce qui n’est pas applicable pour nous qui travaillons jusqu’à fort tard et même le samedi. »
Pour ces raisons, beaucoup d’enseignants ayant les diplômes nécessaires pour l’enseignement supérieur préfèrent rester dans le secondaire. C’est à considérer si on veut faire de Maurice un knowledge hub et surtout, placer les institutions supérieures locales sur la carte régionale.
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L’exemple d’Ameenah Gurib-Fakim
Première femme ayant obtenu le titre de Professeur à l’Université de Maurice, Ameenah Gurib-Fakim est connue pour ses recherches sur les plantes médicinales. Primée par la fondation l’UNESCO pour ses travaux, elle dirige aujourd’hui le Centre for Phytotherapy and Research (CEPHYR) à Ébène. « Mon travail vient ajouter de la valeur à notre biodiversité dans les domaines de la cosmétique, la pharmaceutique et l’alimentaire. »
Lorsqu’elle a commencé ses recherches il y a vingt ans, il n’y avait pas un grand intérêt pour les plantes médicinales au plan local. Il n’existait même pas une banque de données à ce sujet. « J’ai été bien conseillée par des collègues. Aujourd’hui, cette thématique est prioritaire pour des institutions internationales comme l’OMS. Je me rends aujourd’hui à une conférence de la Banque africaine de développement sur la question. »
Ameenah Gurib-Fakim encourage ses pairs à persévérer dans cette voie. Toutefois, elle est d’avis qu’il faut une politique nationale, avec des priorités bien définies, afin de savoir où l’on va.