Le Maiden 2019 n’a été qu’une formalité pour le crack White River qui, du coup, a égalé l’exploit de Pretty Mollie, de l’écurie Clarenc en 1951, de faire le triplé fantastique Duchesse, Barbé et Maiden, c’est-à-dire gagner sur des distances allant de 1400 à 2400 mètres, ce qui est la marque d’un véritable crack. Il peut maintenant emprunter la voie royale d’émuler le champion d’une autre époque de l’écurie de l’honorable Radhamohun Gujadhur, Winking, qui, en 1934, avait complété la fantastique quadruple victoire classique du calendrier hippique mauricien en ajoutant la Coupe d’Or à son tableau de chasse. Il faut véritablement jauger la portée de cette prouesse hippique de White River à sa juste valeur en se rappelant que les faits d’armes de Pretty Mollie et de Winking datent de 68 et 85 ans respectivement.
Toutes les craintes concernant son éventuel problème de tenue ou de comportement devant une grosse foule ont été balayées d’un revers de la main, même si sur ce dernier chapitre, son entourage avait pris toutes les précautions en le faisant accompagner par un compagnon d’écurie depuis le paddock jusqu’au départ en passant à la zone retirée des 1650 mètres pour s’isoler des manifestations bruyantes et intempestives d’un public nombreux et joyeux, mais tendu au moment du départ.
White River, présenté comme la plupart de ses concurrents dans le meilleur état physique possible par Subiraj Gujadhur et son équipe, était, comme le dit l’expression consacrée, un véritable tableau derrière les stalles. Son entourage a dû avoir une grande frayeur lorsqu’il trébucha légèrement à l’ouverture des boîtes, mais son jockey du jour, le Brésilien Manoel Nunes, sur qui pesait une énorme pression après une vaine tentative de le priver de cette monte les jours précédant la course, a rapidement mis sa monture dans une striking position dans le sillage des leaders jusqu’à 800 mètres de l’arrivée, quand il amorça les grandes manœuvres.
Là, sans vraiment être sollicité, juste rênes ouvertes, il s’est rapproché graduellement de la tête dans le sillage du partant de l’écurie Rousset, Ten Gun Salute, laissant sur place son rival déclaré Enaad, double vainqueur du Maiden en 2017 et 2018, qui en l’absence d’un véritable train pour stayer — on a même enregistré une fraction de 15’14 entre les 1200 et 1000 mètres — n’a pu donner la pleine mesure de son talent et a pris une décevante sixième place. Dans le virage, Nunes demanda enfin un réel effort à son cheval, qui déposa alors Ten Gun Salute et s’en alla vers une facile victoire malgré une fin de course formidable et pleine d’enseignements d’Alshibaa, que Ricky Maingard avait amené au top pour cette occasion et qui doit regretter, comme Poulidor à l’époque d’Anquetil, d’avoir un meilleur que lui.
Le nombreux public, venu surtout fêter Enaad, n’a pas perdu sa ferveur en accueillant à son retour au paddock White River, celui qui domine désormais de la tête et des épaules le turf mauricien. Le cheval, acquis par le duo France Law et Chandra Gujadhur sur les recommandations d’Abhishek Gujadhur, inspire le plus grand des respects et l’admiration, mais ne commence que maintenant à entrer dans le cœur des turfistes mauriciens. Il y a, en effet, dans sa supériorité — nous le disons sans arrière-pensée et méchanceté — un peu d’arrogance et de froideur tant il le fait facilement et ne donne jamais l’impression de forcer. Un vrai champion venu d’une autre planète, un extraterrestre quoi !
À cette victoire, il faut évidemment associer le patriarche Rameshwar Gujadhur, pour qui l’année 2019 semble bénie des dieux puisqu’il y a franchi la barre mythique des 500 victoires, a glané son troisième Maiden, a compilé trois classiques consécutives et s’apprête comme son cheval à tenter le quadruplé classique. Nous le saluons pour cette réussite et ce merveilleux moment, de même que son fils Subiraj, les heureux propriétaires et le jockey Nunès qui n’a eu, si on peut le dire, et sans diminuer ses mérites, qu’à laisser faire le champion hors pair.
Ce Maiden 2019 a sans doute été l’occasion pour les autorités et la Gambling Regulatory Authority de constater de visu l’immense popularité des courses et la convivialité qu’elles entraînent entre des personnes de diverses origines, de multiples confessions, de toutes les catégories sociales, de tous les âges, et de tous les sexes et genres, bref des Mauriciens, les vrais ! Ceux qui se respectent les uns et les autres. Ils ont aussi pu constater le savoir-faire et le professionnalisme du Mauritius Turf Club en matière d’organisation des courses, qui a réussi par des temps difficiles à rendre heureux de nombreuses personnes dans une ambiance festive et unificatrice. En tout cas, une journée à neuf courses n’est vraiment pas un problème et il faut espérer que ce ne soit plus un issue de tension entre la GRA et le MTC pour l’avenir.
Par contre, la GRA et le MTC devraient accorder leurs violons pour trouver une solution au sort des jockeys mauriciens victimes de chutes en course en cas de non-possibilité de travailler sur les deux premiers mois de leur mauvaise fortune, où ils sont privés de revenus. Les sanctions des Racing Stewards qui ont enquêté cette semaine sur de graves incidents en course qui ont provoqué la chute d’Aucharuz sur Anza-Borrego lors de la 23e journée et celui survenu lors de la 20e journée où Rye Joorawon, en selle sur Consul Of War, avait également chuté, nous ont rappelé la dangerosité de ce métier. Si les RS ont conclu que Teeha avait fauté, “soit riding in a careless manner”, ce qui lui a valu d’être suspendu pour trois journées, dans le premier cas, et qu’il n’y a pas de responsabilité dans le deuxième cas, puisqu’il s’agissait d’un « racing incident », il y a ces derniers temps de plus en plus d’incidents de “dangerous riding”, surtout de la part des jockeys mauriciens qui, dans leur fougue de vouloir gagner à tout prix, prennent des risques inconsidérés.
On doit s’estimer heureux que les deux jockeys blessés, Joorawon et Aucharuz, s’en soient sortis à bon compte, mais il faudrait vraiment que les jockeys fassent preuve de plus de prudence sur cette piste serrée du Champ de mars, surtout sur les épreuves de sprint, car les chutes peuvent avoir des conséquences plus dramatiques. Ainsi, la semaine dernière en Australie, l’industrie hippique a enregistré deux décès en moins de deux jours, avec le jockey Melanie Tyndall à Darwin, dans le nord du pays, quand cette femme de 32 ans a été projetée sur la piste lorsque son cheval a heurté les talons d’un autre partant devant elle. La mort de Tyndall faisait suite à celle de l’apprentie jockey Mikaela Claridge, âgée de 22 ans, qui est décédée la veille, suite à une chute sur les pistes d’entraînement, tôt le matin à Melbourne, après un écart soudain de son cheval. À cette occasion, Racing Victoria avait été contraint d’annuler la réunion hippique prévue ce jour-là dans la banlieue de Melbourne.
Ces jeunes femmes jockeys arrachées à la vie par leur passion et leur métier nous rappellent que le métier de jockey n’est pas une sinécure et comporte des dangers inhérents à la vitesse, à la maîtrise du cheval qui a ses humeurs, ses faiblesses physiques et ses peurs. On a tendance, malheureusement, nous public, à oublier que les jockeys ne sont que des humains… pas des extraterrestres !