Fazila Jeewa-Daureeawoo est la première femme à occuper la fonction de vice-Première ministre. Dans un entretien qu’elle nous a accordé, elle évoque la présence de la femme sur la scène politique et au sein du gouvernement. Tout en reconnaissant que le gouvernement « fait beaucoup d’effort pour donner des possibilités aux femmes », elle considère toutefois que la présence de femmes au Parlement et au conseil des ministres est « très faible ». Elle nous parle aussi longuement d’Agalega, qui tombe sous sa responsabilité, et insiste sur le fait que le Dornier est un avion de la National Coast Guard, seul organisme à pouvoir prendre la décision concernant ses vols. Selon elle, la construction de la piste d’atterrissage et de la jetée constituera un « tremplin » pour entreprendre d’autres développements dans l’archipel.

Vous êtes la première femme à occuper les fonctions de vice-Première ministre et à être à la quatrième place dans la hiérarchie gouvernementale. Comment vivez-vous ces responsabilités ?
C’est une fierté pour le pays et pour les femmes parce que c’est la première fois qu’une femme accède aux fonctions de vice-Première ministre. Cela contribue à donner au gouvernement une autre image et donne davantage confiance aux femmes. Je dois reconnaître que ce gouvernement a donné beaucoup de possibilités aux femmes. Il y a eu une femme à la présidence du pays et il y a une femme à la présidence de l’Assemblée nationale. Ce qui démontre que si une femme est méritante, le Premier ministre peut nous faire confiance et nous confier n’importe quelle responsabilité au plus haut niveau.

Vous considérez-vous comme un “rôle model” pour les femmes souhaitant faire de la politique ?
Oui. Pour s’engager dans la politique, il faut surtout avoir des principes et des convictions. Je songe notamment à l’intégrité, à la compréhension. Ensuite, il est indispensable d’avoir un intérêt pour le social puisque la politique consiste à s’engager pour la communauté mauricienne. Pratiquer de la politique consiste à s’engager pour le pays, à pouvoir se mettre à l’écoute de la population et faire en sorte qu’on puisse soulager ceux qui sont les plus démunis et les aider dans leur vie de tous les jours en améliorant leur qualité de vie.

Leela Devi Dookhun et vous sont les deux seules femmes à siéger au conseil des ministres, qui est composé d’hommes essentiellement. Comment cela se passe-t-il pour que votre voix soit entendue ?
Comme je vous l’ai dit, le Premier ministre est une personne qui fait confiance aux femmes. Bien entendu, il faut reconnaître que la proportion de femmes au Parlement et au conseil des ministres est très faible. Nous avions présenté un projet de loi pour réformer le système électoral et permettre à plus de femmes de faire leur entrée au gouvernement. Un amendement constitutionnel avait été présenté dans ce sens et pour changer la loi pour les prochaines élections, mais il n’a pas été mis au vote faute d’une majorité appropriée. L’engagement du gouvernement à cet effet est toujours là. Nous voulons faire en sorte qu’il y ait une plus grande participation de femmes lors des prochaines élections générales.

Certains dirigeants politiques voudraient que des amendements constitutionnels soient présentés avant la dissolution du Parlement afin de s’assurer qu’au moins un tiers des candidats sur la liste des différents partis soient réservés aux femmes. Peut-on s’attendre à un projet de loi spécifiquement consacré à ce sujet ?
Cela relève des prérogatives du Premier ministre. Il avait déjà présenté un premier texte de loi. Il avait ses raisons pour le présenter. J’ai l’occasion de discuter avec lui régulièrement. Je sais qu’il veut donner à plus de femmes l’occasion de s’engager dans la politique.

Vous avez la chance d’avoir évolué dans une famille politique, mais n’est-il pas difficile pour une femme de s’engager dans cette voie ?
En ce qui me concerne, j’ai toujours fait du travail social en aidant ceux qui sont dans le besoin. J’ai développé un amour pour cela. Ce qui me permet de dire qu’on fait un travail social sans rien attendre en retour. J’ai pris goût pour le travail social. Je suis entrée en politique dans ce même esprit, c’est-à-dire pour aider la communauté. Il y a des choses qui peuvent être faites rapidement, comme une aide administrative. D’autres demandent plus de temps. Le plus important, c’est l’engagement de travailler pour la population, en particulier ceux qui ont besoin de notre aide.

En plus de vos responsabilités de vice-Première ministre, vous avez deux gros ministères sous votre responsabilité, à savoir ceux des Administrations régionales et du Bien-être de la famille. Comment faites-vous pour gérer tout cela ?
C’est une question d’organisation. Je suis une personne organisée, avec beaucoup de discipline.

Un des dossiers qui tombent sous votre responsabilité, et qui revient le plus souvent dans l’actualité locale et internationale, est Agalega. Pas plus tard que la semaine dernière, l’appréhension concernant la construction d’une base militaire par l’Inde est revenue sur le tapis. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?
Je dois dire que je ne sais pas d’où vient cette affaire de base militaire. Le Premier ministre l’a dit plusieurs fois et l’a répété dans son meeting du 1er mai. Il n’y a aucune base militaire à Agalega. Quelle assurance peut-on donner davantage. La création d’une jetée et d’une piste d’atterrissage à Agalega ne date pas d’aujourd’hui. Beaucoup de gouvernements ont évoqué la nécessité de réaliser ces deux projets d’infrastructures. La question est de savoir combien de temps nos sœurs et frères agaléen vont devoir vivre dans une situation où le moyen de transport est très difficile. Le Dornier, qui date de je ne sais combien d’années, ne peut atterrir convenablement dans l’archipel. Ils ne disposent pas non plus d’une jetée convenable pour effectuer le débarquement des provisions à partir des bateaux convenablement. Les produits doivent être transférés dans des pirogues, en pleine mer, et les habitants doivent marcher dans l’eau pour recueillir les cargaisons. Il faut être réaliste. La nouvelle piste d’atterrissage et la jetée sont des infrastructures stratégiques indispensables pour le bien-être des Agaléens et pour le développement de l’archipel. Ce sont des projets très importants car nous pourrons développer une conductivité fiable aussi bien aérienne que maritime entre Maurice et Agalega. L’Inde a accepté de financer le projet et nous bénéficions de son expertise dans sa réalisation. Je dois vous dire que j’ai déjà été à Agalega : je peux témoigner que les habitants attendent avec impatience la réalisation de ces projets et souhaitent que nous les complétions dans le plus bref délai possible afin d’améliorer leur vie.
Si une personne tombe malade, le Dornier doit quitter Maurice pour se rendre dans l’archipel. Vous savez que le Dornier est un vieil appareil ? Il passe le plus clair de son temps dans les ateliers afin de faire son “servicing”. Lorsqu’il n’est pas disponible, nous avons demandé l’aide des Seychelles. Il est grand temps de mettre bon ordre dans tout cela en réalisant les projets de piste d’atterrissage et de jetée.

Est-ce que les travaux se déroulent dans les meilleures conditions ?
Tout à fait. Je constate qu’il y a eu beaucoup de spéculations à ce sujet. J’en profite pour préciser qu’aucun Agaléen n’a eu à quitter sa résidence en raison des travaux. À aucun moment nous n’avons demandé aux Agaléens de quitter leurs maisons. Les travaux se font dans un cadre légal. Ils ont pris un peu temps pour démarrer. Le gros contingent des travailleurs provient de l’Inde. Il a fallu qu’ils passent par Maurice avant d’être acheminés. Je parle là d’un gros effectif qui a dû être transporté en plusieurs parties.

Est-ce que la main-d’œuvre agaléenne est également utilisée pour les travaux ?
Les travaux de construction à proprement parler n’ont pas commencé. Actuellement, ils procèdent surtout à des fouilles. Le transport des ouvriers et des matériaux a pris entre trois et six mois. Une fois les travaux commencés, j’ai déjà dit que les travailleurs agaléens seront également engagés. Actuellement, je sais qu’ils participent aux débarquements des matériaux, donc ils travaillent. J’ai eu l’occasion de rencontrer des Agaléens et je peux dire que ce sont de bonnes personnes. Il était grand temps de faire quelque chose pour eux. On ne peut les laisser à l’abandon sans un bon moyen de transport. Vous ne pouvez imaginer les difficultés rencontrées par une Agaléenne lorsqu’elle est enceinte. Il faut qu’elle vienne à Maurice trois ou quatre mois avant son accouchement. Elle reste loin de son mari pendant tout ce temps et peut attendre jusqu’à huit mois avant de regagner l’archipel. Avec la construction de la jetée et de la piste d’atterrissage, de nouveaux modes de transport seront mis en place et le transfert des malades se fera plus facilement. De plus, nous pourrons améliorer les autres constructions par la suite. Pourquoi pas la construction d’un nouvel hôpital ? Mais commençons par la jetée et la piste d’atterrissage…

La récente évacuation d’un malade a donné lieu à beaucoup de polémiques. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Depuis que je suis au ministère, j’ai constaté qu’il y a quelques problèmes en ce qui concerne ce qui a été mis en place pour évacuer les malades d’Agalega. Il fallait attendre trois ou quatre jours pour que le malade quitte Agalega afin de venir à Maurice. Si les moyens de transport locaux n’étaient pas disponibles, il fallait passer par les Seychelles. À la suite de ma visite, en 2018, j’avais constaté qu’il fallait revoir le protocole d’évacuation. Ainsi, dès que les médecins en poste dans l’archipel – ils sont deux – informent l’OIDC et les gardes-côtes qu’il faut transporter un malade, les procédures sont enclenchées. Si le Dornier est disponible, il se rend à Agalega le même jour, ou le lendemain. S’il est indisponible, nous contactons les Seychelles, qui envoient un avion. Chaque sortie du Dornier coûte Rs 240 000 alors que cela coûte Rs 500 000 en passant par les Seychelles. J’ai toujours dit cependant que l’argent ne constitue pas une barrière pour le gouvernement lorsqu’on parle de la vie et de la santé d’une personne. Depuis octobre dernier, on a fait 11 évacuations, aussi bien en utilisant le Dornier qu’en ayant recours à Air Seychelles. Mais il nous est arrivé, dans un cas, que ni le Dornier ni Air Seychelles n’étaient disponibles. Nous avons alors dû faire des démarches pour qu’un avion militaire de La Réunion fasse le déplacement vers Agalega. J’ai réussi à le faire grâce à l’aide de l’ambassadeur de France, Emmanuel Cohet. Tout cela montre la bonne foi du gouvernement et lorsqu’on a une requête, on la prend très au sérieux. On ne la banalise pas. Il faut savoir que le protocole a été validé par le commissaire de police, les garde-côtes et le ministère de la Santé, et a été étudié au Cabinet. Il est actuellement affiché à Agalega afin que les habitants sachent quelles sont les démarches à effectuer en cas de problème.

Il y a eu récemment le cas de deux malades qui ont eu des problèmes…
Je vous dis que tout a été fait dans la transparence. Le 19 avril, l’OIDC a reçu une requête pour l’évacuation de M. Clarisse, souffrant de dépression. Ce dernier a été évacué le 21 avril 2019 par un avion des Seychelles. Le 23 avril, l’OIDC a reçu une requête pour l’évacuation de Damien Steve, qui aurait été battu et souffrait de blessures au dos. Le 24 avril, il a été évacué par un avion des Seychelles. En même temps, une autre personne, Mme Floraine, blessée à la tête, a été évacuée.
Pendant cette période, le Dornier était à terre pour réparation. Selon le rapport de la National Coast Guard, plusieurs réparations et tests ont été nécessaires. C’est uniquement le 25 avril que l’avion a été en mesure de faire le trajet et récupérer le corps d’un policier qui était décédé.
Je tiens à préciser que le Dornier est un avion de la National Coast Guard et que cette dernière est le seul organisme à pouvoir prendre la décision concernant ses vols. Ni l’OIDC, ni le ministère n’ont ce pouvoir de décision. Nous n’avons pas non plus les compétences pour procéder à une telle évaluation. Il s’agit après tout d’un avion et il y a des mesures de sécurité à respecter. Il faut des connaissances techniques précises pour juger si un avion peut décoller ou pas. C’est la raison pour laquelle le protocole prévoit l’usage d’un avion de l’IDC Seychelles pour l’évacuation lorsque le Dornier est indisponible. Nous suivons les choses de très près. Nous ne voulons surtout pas rendre la vie des Agaléens difficile.
Vous êtes également responsable du portefeuille du ministère de l’Égalité des genres, du Développement de l’enfant et du Bien-être de la famille. Le problème de la violence domestique continue à défrayer l’actualité. Comment appréhendez-vous ce problème ?
La violence domestique est un fléau très sérieux, que ce soit à Maurice ou à travers le monde. Nous savons que ce sont surtout les femmes qui en sont les victimes. Il est très important dont que nous accordons notre soutien aux femmes. Nous avons déjà amendé la législation concernant la protection de la femme et rendu plus sévère les amendes pour ceux qui usent de violences. En tant que légiste, j’ai eu l’occasion de défendre des cas de violence domestique. Une des plus grosses difficultés des violences domestiques, c’est qu’elles se déroulent entre quatre murs. Auparavant, c’était un problème tabou qui faisait que beaucoup de femmes hésitaient à dénoncer leur mari. Elles faisaient parfois une déclaration à la police, sans toutefois donner de suites pour de multiples raisons. Il y a une campagne de sensibilisation soutenue par les associations féminines. Désormais, ce n’est plus un tabou et aujourd’hui, nous invitons les femmes à venir de l’avant et à dénoncer lorsqu’elles sont victimes de violences conjugales avant qu’il ne soit trop tard.

Le jugement prononcé dans l’affaire de Ravel de l’Argentière a choqué beaucoup de monde. Qu’en pensez-vous ?
Tout à fait. Chacun s’attendait à un jugement plus fort. Nous respectons le judiciaire. Toutefois, il est bon que le DPP ait fait appel. Nous attendons le résultat de l’appel. Nous sommes solidaires avec toutes les victimes. Nous comprenons leur souffrance. Souhaitons que le jugement de l’appel nous permettra de voir plus clair, voir plus de justice et plus de réconfort pour les victimes.

Le bien-être des enfants fait aussi partie de vos responsabilités. Pouvez-vous nous en parler ?
Une de nos priorités est le bien-être des enfants qui sont vulnérables. Nous avons des réunions régulières avec toutes les parties prenantes afin de voir ce qu’on peut faire afin d’améliorer leur bien-être. Nous avons décidé de diviser la CDU en deux entités afin de faciliter sa gestion. Nous avons désormais l’Alternative Care Unit et la Child development Unit. Avec l’Alternative Care Unit, nous avons mis beaucoup l’accent sur l’intégration des enfants dans les familles. Les “shelters” constituent une accommodation temporaire. Or, la place d’un enfant est dans sa famille, pas dans les “shelters”. Nous reconnaissons que dans les cas extrêmes, où un père commet l’inceste sur son enfant, ce dernier doit être retiré de sa famille pour sa propre sécurité. Afin de faciliter les visites, nous avons désormais organisé des visites dans les centres sociaux. Nous insistons pour que ces visites aient lieu régulièrement afin que le pont entre les parents et les enfants ne soit pas coupé. Nous avons également un “back to home programme”. Nous savons qu’il n’est pas facile d’élever un adolescent. C’est pourquoi nous avons un programme pour aider les parents. Jusqu’ici, nous avons pu renvoyer 79 enfants dans leur famille. Soixante ont été adoptés par des familles dans le cadre du programme de “foster care”. Aux termes de ce programme, l’enfant doit être rendu à ses parents après un certain temps. À chaque fois qu’on réussit à renvoyer l’enfant dans sa famille, c’est une joie pour moi. Une unité spéciale, présidée par la secrétaire permanente de mon ministère, Mme Jaunboccus, doit approuver le placement d’un enfant dans une famille. Souvent, on préfère placer l’enfant chez un membre de sa famille, mais toujours avec l’idée que l’enfant puisse retourner dans sa famille le plus vite possible. Des réflexions sont en cours pour qu’on puisse avoir une surveillance accrue jusqu’à ses 18 ans et que sa sécurité et son bien-être sont assurés.

Quid de l’adoption ?
Il y a trois sortes d’adoption. Il y a les couples étrangers qui adoptent les enfants mauriciens. Nous revoyons actuellement la loi sur l’adoption. La législation est bonne en ce qui concerne l’adoption plénière et la légitimation par adoption. Toutefois, il nous faudra pouvoir faire un suivi régulier lorsque l’enfant quitte le pays pour l’étranger jusqu’à ce que l’enfant soit majeur. Il faut qu’on puisse garder contact avec l’enfant.

Un autre dossier chaud que vous êtes appelée à traiter concerne les marchands ambulants. Quelle est la position actuellement ?
Ce dossier est traité par mon ministère, mais le ministère des Infrastructures publiques est également concerné. Comme vous savez, il fallait revoir les sites choisis au départ pour les marchands ambulants, notamment rue Farquhar, à côté de l’ancien poste de police. La municipalité a informé tous les marchands que les travaux d’aménagement sont terminés. Nous avons tout fait à la satisfaction de ces marchands. Ces colporteurs sont des personnes très compréhensives et nous travaillons avec eux pour prendre des mesures à la satisfaction de tout un chacun.

Le mot de la fin…
Je souhaite à tous nos frères de la foi islamique un “ramadan kareem”. Un bon Ramadan !