Le buste de Sir Seewosagur Ramgoolam côtoie celui du Mahatma Ghandi

Ce petit village situé au nord du pays a récemment été sous les feux des projecteurs suite aux inondations qui l’ont pris de court. Fond du Sac se réveille peu à peu de sa torpeur. Au fil des années, le “Village de la persévérance”, aussi connu sous le nom de Kasmakaya, a su avancer avec le train du développement, tout en demeurant fidèle à ses traditions et à son identité.

Fond du Sac est un village de quelque 6,000 habitants. Des allées de champs de cannes et de verdure font face à des infrastructures modernes. En entrant dans le village, nous croisons des nanis joliment drapés dans des saris et entendons résonner la langue bhojpuri.

La fameuse boutique Kasmakaya, reconvertie en quincaillerie

Divisé en quatre sites.

Loin d’être “au fond du sac” (comme se plaisaient à les taquiner naguère les habitants d’autres localités), le village est très ancré dans sa culture et dans la pratique du bhojpuri. Hormis la nouvelle génération, “presque tous les habitants, peu importe leur statut social, continuent à parler entre eux la langue de nos ancêtres, beaucoup plus que le kreol. Notre bhojpuri a un accent particulier. C’est un dialecte que nous entendons rarement dans d’autres villages du nord. Un bhojpuri épicé, qui nous donne cette appartenance à notre région”, confie le président du District Council de Pamplemousses, Sunael Purgas. Le village dont sont originaires les Bhojpuri Boys s’est forgé une identité, avec ses rites funéraires au rythme de chansons et instruments folkloriques, et des coutumes comme celle qui consiste à semer des pièces de monnaie dans la rue.

Un kalimaye centenaire à Belle Vue Pitot

Avec une superficie très vaste, Fond du Sac est divisé en quatre sites : Belle Vue Pilot, Aursailles, Rouge Terre et le village central. L’agglomération s’est dessinée par rapport à ses lieux de culte, notamment ses kalimayes érigés à des endroits spécifiques. “C’était pour démarquer les habitations des champs de cannes”, précise Sunael Purgas, dont les grands-parents furent les plus grands cultivateurs de la région. “Par le passé, avant d’aller travailler dans les champs, beaucoup de laboureurs s’arrêtaient aux kalimayes pour prier.”

Infrastructures modernes et marché pittoresque.

Étant un des villages les plus fertiles du nord, populaire pour ses puits naturels, l’on y cultivait la canne à sucre, des fruits et des légumes, mais aussi du tabac. “Chaque habitation avait aussi un élevage”, raconte Takeswarnath Jogeeah, le président du Village Council de la région. Bien que les champs de cannes dominent toujours le paysage, d’imposants bâtiments et autres aménités ont été érigés. Dans le passé, pour avoir accès à des services publics comme le bureau de poste ou un centre de santé, il fallait se rendre dans d’autres villages. Fond du Sac dispose également d’infrastructures récréatives modernes. Une Sport Zone est annexée au dispensaire et comprend un jardin d’enfants, des terrains de pétanque, un parcours de santé, un espace vert… “Un must pour contrer les fléaux sociaux comme les drogues synthétiques, qui commencent à toucher des jeunes”, souligne Soobeeraj Reetoo, vice-président du Village Council de Fond du Sac. Dans moins de deux mois, un Women Citizen Centre sera aussi achevé.

La zone sportive du village abritera prochainement beaucoup plus d’activités

Le centre névralgique de Fond du Sac, c’est le Village Council (qui fait aussi office de bibliothèque), qui fait face à un imposant bâtiment. “Le premier en dur à Fond du Sac. C’était un véritable événement lors de sa construction à l’époque.” Selon Soobeeraj Reetoo, le Dallas Building était d’abord un hall où étaient célébrés divers événements. Plus tard, le bâtiment s’est reconverti en usine. Comme le chômage battait son plein à l’époque, “les gens faisaient la queue pour être embauchés.”

L’emplacement du marché de dimanche du Fond du Sac

Le village est aussi populaire pour son marché pittoresque les dimanches. “Un bazar folklorique mais aussi un site de rassemblement et de rencontre pour discuter de l’actualité”, confie Sunael Purgas. Pour des raisons de sécurité, il sera prochainement déplacé vers un terrain de plus de deux arpents, mis à disposition par la propriété de Mon Choisy.

Kasmakaya.

Plus loin, en face de l’imposant terrain de football, le buste de Sir Seewoosagur Ramgoolam trône à côté de celui du Mahatma Gandhi, non loin d’un lieu de culte. Sur la Route Royale, des ruines d’anciennes petites boutiques chinoises. L’une d’elles a une histoire un peu particulière. Pendant très longtemps, le nom Kasmakaya a été utilisé pour désigner Fond du Sac. Selon Sunael Purgas, “lors des grands conflits sociopolitiques qu’a connus le pays, c’était un des villages du nord les plus difficiles à pénétrer”. Des “gros bras” ou “rebelles” n’hésitaient pas à parcourir l’île Maurice pour défendre les leurs. La petite boutique chinoise, avec ses pierres toujours intactes, a été transformée en quincaillerie. “À un moment donné, la boutique Kasmakaya était gérée par mon grand-père. Le groupe qui la fréquentait était celui-là même qui faisait la pluie et le beau temps dans la région”, raconte Soobeeraj Reetoo.

Takeswarnath Jogeeah et Soobeeraj Reetoo, respectivement vice-président et président et président du Village Council de Fond du Sac

À Fond du Sac, le spectre des inondations est toujours présent. Dans un intervalle de six ans, plusieurs familles se sont retrouvées sous les eaux. Entre autres raisons pour expliquer ce phénomène : les constructions sur le passage des drains naturels. Pour ces sinistrés qui ont tout perdu, les indemnisations ou les travaux pour la construction de drains ne peuvent pas faire oublier les traumatismes et les pertes. Shakespeare Road abrite les familles qui ont été les plus touchées par la soudaine montée des eaux. Nous y rencontrons Malanaiko Jowantee, qui a presque tout perdu. “Cela fait trois fois que nous perdons tout. Machine à laver, réfrigérateur, matelas, sofa et même le carrelage. Nous avons toujours peur quand la pluie tombe.” Du côté de Belle Vue Pilot, Moorooga Pillay raconte que lors des montées des eaux, “même si ma maison n’est pas inondée, c’est dangereux car la route n’est pas praticable”.

Origine et histoire

Cette région est l’une des plus fertiles du nord. La vue que l’on aperçoit à l’entrée de Fond du Sac (en venant de Plaine des Papayes) lui a valu son appellation à l’époque de la colonisation française. Alors que s’étire au loin la plage d’Anse La Raie et le Coin de Mire, le village est comme confiné dans un bas-fond.

C’est en 1836 qu’est fondée sur 189 arpents une plantation sucrière appartenant à MM. Bellisle et Vacher. Entre 1844 et 1870, la propriété appartient aux frères Félix et Théophile Lionnet. Elle s’agrandit à 477 arpents. L’usine sucrière est fermée en 1866. En 1870, le domaine est parcellisé et revendu. Monsieur Francis Pitot en achète la plus grande partie. Cela donnera naissance au domaine de Belle Vue, avec aujourd’hui un hameau attenant. Le village de Fond du Sac est formé administrativement en 1947. Une école est ouverte en 1948, et reconstruite en 1953.