Gilbert Pounia et des paroliers de Maurice, la Réunion et de Madagascar livrent les grandes lignes du prochain album de Ziskakan. Un projet qui portera le label Sakifo Production. Le chanteur de Pei bato fou enregistrera pour la première fois un titre en français après trente ans de carrière. Il explique ce choix et le pourquoi du recours à un collectif de paroliers. C’était lors d’une rencontre à Souillac.
En short et savates aux pieds. C’est à un croisement de rues que Scope rencontre Gilbert Pounia se baladant aux environs de Gris-Gris. Il indique le campement où lui et des amis paroliers et poètes se sont retirés afin de faire germer des chansons pour une nouvelle aventure dans laquelle la voix de Ziskakan devra jongler avec les mots et la musique. Ceci avec aussi la motivation nouvelle de figurer sur le label Sakifo Production.
Des gammes du guitariste Daniel Riesser retentissent en guise d’accueil. Les paroliers se joindront à la discussion au fur et à mesure que Gilbert Pounia explique le projet qui les réunit. “J’ai toujours eu en tête de porter les écrits des autres. Sur l’album à venir je m’ouvre plus particulièrement aux poètes et paroliers qui apportent des choses nouvelles et un autre regard.” Il laisse ainsi place aux rencontres des générations et aux diverses écoles du monde créolophone. Des textes ont jailli à Souillac tandis que des commandes furent passées avant cet atelier avec le Mauricien Michel Ducasse et le Malgache Serge Ulentin en présence du guitariste Riesser et du percussionniste Gérard Clara.
Slameurs à contre-pied.
Gilbert Pounia raconte. “Une histoire m’avait marqué à treize ou quatorze ans. J’ai appelé Michel au téléphone et lui ai demandé si sa fille Lisa, qui a l’âge que j’avais alors, voudrait y apporter quelques mots. Quand j’ai lu son texte, je me suis senti en mal avec moi-même car je ne pouvais que l’interpréter en français, alors que je chante habituellement en créole réunionnais. Une traduction n’était pas non plus envisageable, à moins que ce soit un bonhomme comme Carpanin Marimootoo qui la fasse. Mais j’ai eu envie de faire cette chanson en français et l’inclure sur l’album.” Soulignons que ce sera la première fois que Gilbert Pounia enregistrera un morceau dans la langue de Molière en trente ans de carrière et une douzaine d’albums.
Aussi compte-t-il prendre les slameurs à contre-pied pour raconter cet adolescent dans une cité à Saint-Denis qui cogne un ballon contre le mur d’une vieille dame juive qui semblait enfermée dans un autre monde. “Ce texte m’a donné des larmes au fond de moi-même car c’est ma propre histoire avec cette dame. Je vais me faire violence pour dire un texte en français, mais je suis content que ce soit un enfant qui me le fasse faire.”
Michel Ducasse se joint à la conversation et précise que Gilbert possède la particularité d’inviter les autres dans son monde. C’est ainsi que le poète mauricien s’est retrouvé à écrire des paroles en créole réunionnais. Une première collaboration qui a abouti sur une histoire sombre, inspirée d’un viol incestueux perpétré sur une jeune Réunionnaise. Mais pourquoi un texte en créole réunionnais ? Sans doute à cause des images qui seraient davantage présentes dans le parlé de nos cousins de l’île soeur. Un tel exercice nécessite évidemment une relation de confiance mutuelle entre le parolier et celui qui devra s’approprier ses mots.
Talent et générosité.
Ce n’est pas Serge Ulentin qui dira le contraire. Cet homme à la voix tonitruante a dans le passé contribué aux albums Banjara et dernièrement Madagascar. Il est intéressant de noter que ce parolier n’avait pas de trajectoire artistique en soi car il s’agit d’un ancien footballeur professionnel. Il suivait cependant Ziskakan depuis longtemps. Or après un concert, le besoin d’écrire naît en lui. “Gilbert a été sensible à ce texte et m’a dit, par la suite, que je devrais écrire en créole. Sauf que je suis natif de Madagascar et que j’ai passé mon enfance là-bas ; même si je parle créole, je ne suis, dès le départ, pas dans l’imaginaire de la langue. Mais Gilbert possède le talent et la générosité de faire sortir les choses des gens. On sera beaucoup à écrire sur l’album à venir, et c’est ce qui en fait la beauté car on est d’origines et de générations différentes.”
Outre des textes de l’épouse du chanteur (Annie Grondin) et de sa fille (Maya Pounia), un écrit de Gilbert Aubry (Évêque de la Réunion) offert dans le passé est envisagé sur le prochain album. Gilbert Pounia relate que l’écriture l’aura amené à rencontrer des gens de différents milieux, que ce soit des musiciens, des écrivains ou des plasticiens, entre autres.“Ma génération était proche du moindre petit truc qui se passait dans l’île. On était aussi dans des combats, auxquels on participait ne serait-ce que par une présence et on acquérait ainsi un enseignement.”
Une dizaine de textes sont prêts tandis que celui qui conditionnera le titre du prochain album est toujours en chantier. Des mélodies commencent à se poser sur des paroles et oscillent selon leur dureté ou leur douceur. Ces créations devraient être enregistrées à Chennai en Inde. “J’espère aussi distribuer en Inde. Ce qui implique que la parole créole de l’océan Indien sera traduite en anglais afin de le donner à un plus large public.” Une traduction française devrait aussi se faire dans le même esprit.
Ouverture aux autres.
Gilbert Pounia note que le monde créole possède de bons textes, mais que les musiciens n’entreprennent pas toujours une démarche vers l’écriture des autres. D’avis que c’est aux musiciens et aux chanteurs de s’approprier les mots pour les sculpter en musique. Il est indiqué que le prochain disque est prévu pour octobre 2010 et que le point de départ avant l’enregistrement sera un concert à Bodhgaya, village où Siddharta Gautama a atteint illumination et par là même l’état de Bouddha
Quant à l’histoire autour de ce choix, c’est celle d’une éducatrice de rue, installée dans ce village indien. Ayant un jour rêvé de Gilbert Pounia, elle a cherché par la suite à entrer en contact avec lui. Il propose par conséquent de faire un concert sur place et d’y amener un peu de rêve avant d’enchaîner avec la mise en boîte des compositions. Et au mois d’octobre 2012 sortira un album qui ajoutera éventuellement un jour plus humain au calendrier…