Les allégations de harcèlement moral sur le lieu de travail sont récemment revenues sous les feux des projecteurs avec quelques cas allégués, dont un à Rodrigues. Leur médiatisation ne devrait pas occulter le fait qu’ils ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. Il s’agit d’un phénomène mondial qui fait des millions de victimes quotidiennement car touchant au coeur même de l’homo sapiens, ramenant au centre du débat la « banale » question existentielle : l’être humain est-il bon ou méchant ?
Le harcèlement moral révèle tout aussi bien la complexité de l’homme. Marie-France Hirigoyen l’a décrit avec intensité dans son livre à succès : « Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien. »
Quelques morceaux choisis pour mieux cerner ce mécanisme dévastateur. D’abord, sa définition : « Par harcèlement sur le lieu de travail, il faut entendre toute conduite abusive se manifestant notamment par des comportements, des paroles, des actes, des gestes, des écrits, pouvant porter atteinte à la personnalité, à la dignité ou à l’intégrité physique ou psychique d’une personne, mettre en péril l’emploi de celle-ci ou dégrader le climat de travail. » Nommez-moi une seule entreprise n’ayant pas en son sein ne serait-ce qu’un employé avec ce comportement répréhensible !
Et le comment : « Le harcèlement naît de façon anodine et se propage insidieusement. Dans un premier temps, les personnes concernées ne veulent pas se formaliser et prennent à la légère piques et brimades. Puis, ces attaques se multiplient et la victime est régulièrement acculée, mise en état d’infériorité, soumise à des manoeuvres hostiles et dégradantes pendant une longue période. De toutes ces agressions, on ne meurt pas directement, mais on perd une partie de soi-même. On revient chaque soir, usé, humilié, abîmé. Il est difficile de s’en remettre. Dans un groupe, il est normal que les conflits se manifestent. Une remarque blessante dans un moment d’énervement ou de mauvaise humeur n’est pas significative, à plus forte raison si elle est suivie d’excuses. C’est la répétition des vexations, des humiliations, sans aucun effort pour les nuancer, qui constitue le phénomène destructeur. »
Hirigoyen explique comment l’on devient la cible : « Très souvent le harcèlement se met en place quand une victime réagit à l’autoritarisme d’un chef et refuse de se laisser asservir. C’est sa capacité de résister à l’autorité malgré les pressions qui la désigne comme cible. » Édifiant.
Dans sa conclusion, elle ajoute : « De tout temps, il y a eu des êtres dépourvus de scrupules, calculateurs, manipulateurs pour qui la fin justifiait les moyens, mais la multiplication actuelle des actes de perversité dans les familles et dans les entreprises est un indicateur de l’individualisme qui domine dans notre société. Dans un système qui fonctionne sur la loi du plus fort, du plus malin, les pervers sont rois. Quand la réussite est la principale valeur, l’honnêteté paraît faiblesse et la perversité prend un air de débrouillardise. »
Mais le ton avait été donné dès l’introduction : « Une des grandes joies de la vie, c’est d’humilier ses semblables » ou encore cette claque magistrale qui nous est administrée : « Nous avons perdu les limites morales ou religieuses qui constituaient une sorte de code de civilité et qui pouvaient nous faire dire : Cela ne se fait pas ! »
Cette violence ravageuse nous ramène donc effectivement à l’homme avec ses forces et ses faiblesses, ses vices et ses vertus. D’une part, des « petits chefs » sans compassion ni respect pour autrui et qui, confondant autorité et autoritarisme, prouvent de manière irréfutable que le pouvoir ne corrompt pas autant qu’il déshumanise. Cette dérive s’aggrave quand elle bénéficie du soutien de la hiérarchie. Dans ce contexte, rappelons que France Telecom a été mis en examen pour harcèlement en tant que personne morale. C’est donc le ‘Top Management’ qui est ici mis en cause ! La jurisprudence éventuelle serait intéressante à plus d’un titre.
Par ailleurs, les victimes aussi endossent une part de responsabilité car quelquefois ils font le choix de se taire, pour conserver les chances de promotion ou éloigner le spectre d’un licenciement. Ces considérations pèsent alors davantage que la dignité qu’ils attachent à leurs personnes, justifiant le dicton suivant : « Celui qui se fait ver de terre ne doit pas s’étonner d’être écrasé… ».
Les collègues ne sont souvent pas en reste. Pour éviter d’être l’objet de représailles et/ou de compromettre leur carrière, nombreux sont ceux qui refusent de se mouiller et trouvent plus commode de détourner le regard, jouant aux Ponce Pilate. Il y a un mot pour qualifier cette absence de solidarité : lâcheté.
Mais il serait prudent de se ressaisir car, comme le disait Montesquieu, une injustice faite à un seul est une menace faite à tous.
Personne n’est à l’abri !!