Loin des débats autour de la hausse tarifaire de l’eau potable, des squatters non loin de la rue Alfred Besnard à Roche-Bois utilisent l’eau polluée de la rivière en contrebas du terrain qu’ils occupent pour leurs besoins domestiques, y compris la cuisine. Et ce, depuis toujours. C’est dans cette eau où la vase et les excréments de porcs et de boeufs se mélangent et où flottent divers détritus que des mères donnent le bain à leurs bébés. Dans ce coin où des porcheries opèrent dans des conditions non-réglementaires, à côté des habitations délabrées et des débarras d’ordures, l’air est tout simplement irrespirable.
Daryl ne compte plus ses aller-retour entre sa maison, située en hauteur, et la rivière en contrebas. Lorsque les seaux sont vides, le jeune garçon, en première année de prévocationnel, marche rapidement. Mais une fois les seaux remplis d’eau de la rivière, Daryl ralentit légèrement le pas. « Vers delo la dan drom ! » lui dit sa mère, une trentenaire aux traits sévères. « Ayo ! » lui rétorque Daryl en soupirant avant de s’éclipser.
Visiblement fatigué, l’enfant voudrait faire une pause et s’adonner à d’autres occupations, comme le faisaient les autres de son âge ce jour-là, c’est-à-dire déambuler dans les impasses boueuses et glissantes ou s’asseoir quelque part pour discuter. Récupérer l’eau de cette rivière est loin d’être une partie de plaisir pour Daryl. Qu’il pleuve ou pas, les berges sont boueuses, sales et jonchées de bouse de vaches.
Daryl s’est vu attribuer cette tâche ingrate deux fois par jour ; le matin avant de se rendre au collège et l’après-midi à son retour. Puis, il stocke l’eau dans un baril en plastique et dans d’autres récipients. Sa mère se dit épuisée : « Mo’nn al rod mo tipti lekol, monn marse, mo fatige. Sinon mo ti pou al rod delo. » À 36 ans, ne travaillant pas, elle compte sur les différentes aides sociales pour élever — dans une pièce délabrée — ses quatre enfants, dont sa fille de 19 ans, mère d’un bébé.
Comme tous les foyers du coin, la famille de Daryl utilise l’eau de la rivière pour ses besoins domestiques. « Mo lav lenz, lasyet… Me selman nou pa servi sa delo la pou bwar », assure la mère du garçon. Dans un rice-cooker posé sur le sol à l’extérieur de la case, du riz a été mis à tremper dans l’eau ramenée par Daryl…
Trafic d’eau
Aborder l’utilisation de l’eau de la rivière avec les squatters « anba pon » c’est susciter leur colère et titiller leur orgueil : on ne confie pas ouvertement que cette eau sert aussi à préparer les repas. Certains, surtout les enfants, n’ont jamais connu un robinet sous leur toit. « C’est pas facile de vivre sans eau courante », scandent des femmes rencontrées. Mais tant qu’elles occuperont illégalement un terrain de l’État, elles savent qu’elles seront privées de connexion à l’eau courante, tout comme à l’électricité.
Depuis qu’elles se sont installées dans ce coin — où l’air est suffoquant tant il est nauséabond — il y a huit ans pour certaines et plus longtemps pour d’autres, la rivière est devenue un recours incontournable et surtout gratuit. Pendant que Michel, un squatter, emprunte le petit sentier glissant, avec ses deux seaux remplis de vaisselle pour les laver à la rivière, les femmes expliquent que celle-ci change souvent de couleur. « Li vinn ble tou… akoz bann lizinn sa », disent-elles.
Mais il n’y a pas que les déversements qui proviendraient des usines qui donnent le dos à cette rivière — laquelle prend sa source à plusieurs kilomètres de là — qui pollueraient l’eau. On y voit aussi des restes de nourriture, après la vaisselle et des détritus. Poubelle à ciel ouvert, c’est aussi à la rivière que des femmes se débarrassent de leurs serviettes hygiéniques. Les excréments provenant des porcheries vont directement dans cette eau. Et pendant que Michel fait sa vaisselle et Daryl recueille l’eau, des boeufs, qui ont déféqué dans la vase non loin de là et menés par leur propriétaire, sont venus s’y abreuver.
Faisant fi aux maladies, grands comme petits prennent leur bain à la rivière. « Nou beynn ar nou lenz », confient les femmes rencontrées. Certaines nous expliquent que c’est dans cette eau qu’elles donnent le bain à leurs bébés, à l’instar d’une petite d’un an à peine pour laquelle la boue est son terrain de jeu.
Ironiquement, les jours de pluie sont une bénédiction pour les squatters. L’eau plus propre est alors recueillie pour remplacer celle de la rivière. Autre alternative, l’eau potable que vend un homme du coin aux squatters qui ont le moyen de le payer. Ce trafic d’eau — idem pour l’électricité — parfois au tarif fixé par le fournisseur, est une pratique courante dans des poches de pauvreté.