Laetitia Lor joue non seulement sur les mots et leurs sons, comme l’indique le titre de son nouveau solo “Je-ux”, mais aussi avec les tableaux et ceux qui les regardent… Dans son exposition qui ouvre aujourd’hui et jusqu’au 20 novembre à la galerie Imaaya, elle propose en effet à chacun de s’emparer de peintures sur fer-blanc qu’elle a réalisées, en s’aidant des socles aimantés qui les accompagnent, pour s’amuser à construire sa propre composition visuelle. Voilà pour le jeu, nullement obligatoire mais tout à fait stimulant, auquel il est possible de se prêter pour apprécier ses créations. Si elle vient ici ajouter l’activité ludique à son oeuvre conceptuelle, du côté du “je”, elle dévoile aussi pour la première fois ses dessins, et révèle dans ces traits et lignes fines associés au collage, une réflexion personnelle sur l’esthétique et la féminité.
Après Ennri Kums et Roger Charoux, la galerie Imaaya accueille dans ses nouveaux locaux de Phoenix, au bâtiment The Cubicle, une exposition personnelle marquée par une démarche interactive. Laetitia Lor s’est intéressée ces derniers temps à tout ce qui faisait appel au jeu dans l’art contemporain. Si les peintres classiques se sont amusés peut-être plus souvent qu’on ne le croit à lancer des clins d’oeil au public à travers un symbole glissé ici ou là dans le tableau, par un jeu de ressemblance ou plus simplement l’art du trompe-l’oeil, les notions de jeu visuel et d’activité ludique se sont considérablement déployées au XXe siècle avec les surréalistes, puis avec l’explosion formelle de l’art contemporain qui ouvrait de nouvelles avenues aux artistes dans leurs propres créations et aussi dans leur relation avec le public, et dans l’interaction qui se noue entre l’oeuvre et celui qui la regarde.
Le thème du jeu est devenu si récurrent dans les événements artistiques en Europe ces dernières années, que le Centre Georges Pompidou y a consacré son festival de création cette année sous le titre “Air de jeu” avec la participation de cinquante artistes internationaux. L’an dernier, la Biennale d’art contemporain de la ville de Renne s’est intitulée Playtime, en référence à Jacques Tati, ce qui a donné lieu à une maison gonflable géante conçue par une artiste, ou encore à un mini-parcours de golf, le Gogolf, où différents artistes s’appropriaient les dix-sept trous. Le jeu influe souvent sur l’oeuvre elle-même ou la performance, mais aussi bien souvent sur la relation à l’oeuvre quand par exemple, le visiteur l’active lui-même, la complète par sa présence et ce qu’il va en faire… De cette interaction naît une relation d’une autre nature à l’oeuvre d’art, une déclinaison de l’observation dans l’action.
Action, réflexion
De manière plus discrète que les événements cités plus haut, Laetitia Lor propose aux visiteurs de jouer avec l’installation qui occupe une grande partie de l’espace d’exposition. Beaucoup d’amateurs d’art abstrait connaissent son travail pictural très soigné, qui fait appel à la chatoyance de la peinture et aux effets de matière dans des représentations conceptuelles, qui ont évolué au fils des ans vers l’épure et le minimalisme. « D’une manière générale, nous confie-t-elle, je n’aime pas me mettre en avant et préfère laisser mes travaux parler. Pour cette exposition, j’avais envie d’aller plus loin dans cette idée, en laissant simplement une trace conceptuelle et en donnant la place au public pour qu’il s’empare de mon travail et y participe à sa manière. » Ainsi présente-t-elle ses peintures sur des plaques en fer-blanc dont on peut facilement se saisir, que l’on peut déplacer puis assembler à sa guise. A priori les combinaisons possibles sont innombrables puisqu’une petite centaine de peintures de ce type sont ainsi interchangeables…
L’autre volet de “Je-ux” nous fait découvrir la dessinatrice chez cette artiste qui n’avait jusqu’alors montré ce travail qu’en privé, avouant elle-même un certain inconfort à l’idée de les accrocher en galerie… La démarche devient ici plus personnelle et différente de ses peintures, ne serait-ce qu’à travers la technique, le recours aux éléments figuratifs ou symboliques, au trait et aux collages. Ces compositions mixtes semblent afficher une forme de quête esthétique, qui s’articulerait autour de la personne, particulièrement la personne féminine, le “Je” ou le moi dans son regard sur le monde. Environ 25 dessins de ce type sont proposés dans trois types de formats. Les pièces destinées au jeu de création visuelle et ces travaux plus personnels sont présentés en alternance dans le parcours de la visite, permettant cette fois-ci un jeu en deux temps, où l’on invite le spectateur tantôt à observer, imaginer et ressentir uniquement, tantôt à passer à un mode de lecture ludique, dans lequel il s’implique et joue avec les formes et couleurs, tel un enfant avec ses cubes.