À Maurice, au début du mois de mars dans le cadre d’une convention signée entre les Tréteaux de France et la cellule Culture et Avenir du bureau du Premier ministre, l’acteur et directeur du Centre dramatique national, Robin Renucci, estime qu’aujourd’hui, plus que jamais, le théâtre est nécessaire à l’homme. « L’homme étant un être symbolisant, le théâtre l’aide à passer de sa pulsionnalité à sa symbolicité », affirme-t-il dans une interview accordée au Mauricien.
Parlez-nous de votre présence à Maurice et de la convention que vous avez signée avec la cellule Culture et Avenir (CCA) du bureau du Premier ministre ?
Elle porte sur un échange entre le centre dramatique national, les Tréteaux de France, et le ministère des Arts et de la Culture et la CCA. Il a été convenu que la compagnie du Matamore vienne donner deux représentations « Arlequin serviteur de deux maîtres » et plusieurs ateliers de lecture par exemple au sein des classes, auprès amateurs du théâtre, du personnel encadrant des ateliers d’art dramatique du ministère de la Culture.
Ce sont deux actions culturelles qui ont un lien des plus directs avec la littérature en marge du salon Confluences (ndlr : 7 au 10 mars). J’ai eu l’occasion de lire deux ou trois poètes et écrivains mauriciens : Ananda Devi, Alain Gordon Gentil, René Noyau et Edouard Maunick.
Comment se sont passés les ateliers de formation ?
C’était tout à fait passionnant. Les amateurs ou professionnels de l’action culturelle ne sont pas systématiquement francophones et nous avons travaillé sur un atelier de langue française, de lecture en langue française… C’était très riche parce que c’est singulier. La complexité de l’île Maurice, ses qualités et sa singularité en matière de diversité de population, d’origine linguistique, ont crée des choses très intéressantes.
Robin Renucci s’arrête pour écouter les rires qui proviennent de l’amphithéâtre du Mahatma Gandhi Institute (le 5 mars dernier) où la compagnie du Matamore donnait une représentation scolaire.
On voit que le théâtre est très fort, surtout dans une grande salle comme cela.
Dans une convention simple, qui peut avoir un avenir si l’on invente ensemble des possibilités de formation, c’est cela qui m’importe. Et non qu’on vienne de manière condescendante apporter la culture quelque part face à un public qui est lui-même en capacité culturelle très forte. Voilà, ils sont capables de faire beaucoup mais il faut leur donner des outils technique (les lumières, les sons) de mise en scène, de dramaturgie et de scénographie. De voir ce qu’on peut faire avec des moyens simples — c’est ce que je voulais montrer avec « Arlequin, serviteurs des deux maîtres » qui est une pièce simple et directe avec le public. On n’a pas besoin de grands moyens, il y a la lumière au sol et des acteurs, surtout qui sont de grands acteurs capables de faire vibrer une salle de 700 places comme on entend.
Qu’est-ce qui fait un bon acteur ?
Un acteur se soucie de celui qui l’écoute : le public. Il sait comment lui parler. Ce qui fait un bon acteur, c’est l’attention envers l’autre. Le projet c’est de faire achever dans la tête de l’autre un imaginaire qu’il est en train de provoquer. S’il sait bien faire ce travail d’accompagner la production de l’imaginaire de l’autre, cela se passe très bien.
La convention est-elle seulement pour cette venue ?
Oui, pour l’instant, elle ne porte que sur cette venue. Elle peut s’ouvrir sur un projet qui peut se mettre en place doucement. Comme La Réunion est juste à côté et qui elle, est française, Les Tréteaux de France, que je représente, a pour mission de travailler avec elle. On peut mutualiser sur le plan de l’économie en ce qui concerne les questions de voyage par exemple. Notre intention n’est certainement pas d’internationaliser en montrant ce qu’il faut faire mais simplement de faire bénéficier aux Mauriciens des temps de formation. Ce serait intelligent. Il n’y a aucune volonté de persuasion mais ce sera formidable. Vu la capacité des Mauriciens sur le plan linguistique et de l’expression, je serai très heureux de participer au soutien à la production de l’imaginaire mauricien.
Les acteurs sur scène ont une grande maîtrise de l’accent des personnages qu’ils interprètent…
La “Commedia dell’arte” s’y prête très bien. On ne fait pas qu’un travail de la “Commedia dell’arte”. Henri Payet, qui est d’origine réunionnaise, incarne très bien le personnage d’Arlequin. Il sait très bien parler au public. Arlequin est très proche des jeunes.
Le théâtre a-t-il toujours sa raison d’être aujourd’hui ?
Le théâtre est plus que jamais nécessaire parce que l’homme est un être symbolisant et un être humain a besoin de passer de sa pulsionnalité à sa symbolicité. S’il est capable de symboliser, il s’élève en tant qu’être humain. C’est une des fonctions majeures de l’homme. Depuis l’origine des temps, depuis l’invention du feu, nous avançons en même temps que les outils techniques mais nous arrivons toujours aussi nus sur terre en 2013. Le fait que les évolutions techniques soient aussi importantes et parallèlement la nécessité de symboliser reste très important pour l’humain, les outils que sont la symbolicité, le langage, la parole, la rencontre, le partage, l’échange, sont des choses qu’il faut entretenir, et le théâtre est l’outil le plus simple et le moins coûteux de la symbolicité. Il s’adresse à l’autre. Il partage quelque chose avec l’autre à travers le conte, le récit. L’imaginaire, c’est la faculté de l’homme qui le différencie de l’animal, du mammifère en général. Mais nous pouvons être maintenus à notre état de subsistance animal, penser que notre vie va être le projet boire, manger et se loger. Ce n’est pas ça le projet de l’être humain. Il a besoin d’inventer, de symboliser, de rencontrer l’autre, et il fait avec l’autre. Les outils du théâtre sont des outils de la symbolicité. Ils sont plus que jamais nécessaires parce que le développement technique et technologique est de plus en plus important et c’est ce qui extériorise notre mémoire. Le théâtre, c’est le lieu d’absence de l’écran. L’homme parle à l’homme directement.
Quelle est la place de l’improvisation et du théâtre classique de nos jours ?
Le théâtre classique est très important d’une part parce que les auteurs qui passent les époques sont ceux qui dans leurs langues s’adaptent dans la modernité d’une époque. On y trouve une résonance dans sa modernité.
Montrer Molière, « L’école des femmes », qui parle de la force du cerveau d’un homme d’un enfant de 15 ans. Je pense qu’à l’île Maurice, comme ailleurs, cette pièce existerait pleinement. Qu’une enfant soit sous la tutelle d’une personne qui veut abuser d’elle, cet abus sexuel est quelque chose d’intemporel. Il y a des pièces intemporelles qui étaient jouées par des acteurs dits classiques. Mais ils étaient jeunes, ils avaient 25-30 ans.
Ensuite, il y a l’écriture contemporaine. Elle est très importante. Avec la technicité, plus on met en valeur ces outils techniques plus on s’éloigne de la simplicité, et à Maurice, je trouve qu’avec la clémence du temps, vous avez la possibilité d’avoir un théâtre à l’extérieur comme en Grèce, hors des lieux clos de théâtre. Je souhaite quand même que ce beau théâtre de l’hémisphère sud (ndlr : Théâtre de Port-Louis) soit réhabilité. Quand je parle de théâtre extérieur, ce n’est pas pour autant antinomique. Je trouve que le peuple mauricien est tellement varié qu’il pourrait montrer au monde une vraie capacité de production qui soit riche, qu’il y ait ce mélange de Chine, de l’Inde, donnant des lieux de théâtre ô combien symbolisants, sans oublier bien sûr, le mélange d’Africain, avec le goût du conte et des symboles. Je pense que cette île pourrait être emblématique si elle a l’outil professionnalisé.
Qui se fait à travers la formation…
Oui, il faut penser à la formation des formateurs. Cela commence dès l’école. Il faut qu’il y ait des formations pour des maîtres — formation initiale ou continue — pour apprendre les outils de la symbolicité et des outils théâtraux à leurs élèves qui seront aussi des spectateurs. Ils seront ainsi des spectateurs plus aguerris. Il y a une école de spectateurs à construire en même temps qu’une école d’amateurs et de professionnels. S’il y a un désir politique, je serai heureux d’y participer.
Comment le théâtre survit-il à la crise économique en France ?
Les théâtres sont pleins en France. Il y a des fortunes extrêmement importantes dans l’industrie du théâtre.
Il y a des centres dramatiques et tout une politique culturelle mise en place depuis André Malraux en 1959.
Je suis le directeur et le président du centre dramatique national. C’est très important qu’il y ait cette structure dans tous les départements de France. Deux n’en ont pas encore.
Pour l’instant, il y a des centres dramatiques pour la construction, la création, la transmission et la formation. C’est une des spécificités de notre pays que d’avoir été le pays de naissance des droits de l’homme et de la Révolution française et des lumières. Cela a amené à la réflexion sur la transmission de la culture à travers la création et l’art.
Peut-on y vivre de son art ?
Oui, tout à fait.
Quelle est la différence fondamentale entre le comédien du théâtre et l’acteur au cinéma ?
C’est la différence entre un bonsaï et un grand baobab. Il y a du grand dans l’amplitude avec autant de racines que dans un grand arbre. Dans le petit arbre, les éléments sont minuscules et il faut approcher son oeil pour les voir mais c’est le même travail. La grande différence, c’est que le théâtre se passe en direct. C’est irremplaçable ! Le théâtre a des bons jours devant lui. Au théâtre, l’on parle à la vitesse de la parole soit à 700 mètres à la seconde pour parvenir jusqu’à l’oreille de quelqu’un sans aucun outil technique. Tout est visible. On voit même tout ce que l’acteur a dans la tête. Pas besoin de gros moyens financiers alors que le cinéma a besoin de gros moyens techniques. La caméra fait le travail technique et s’approche de l’autre.
Est-ce difficile d’interpréter le rôle d’un personnage, ensuite celui d’un autre ? Cela influe-t-il sur l’état d’âme de l’acteur ?
Sans doute, mais ce n’est pas difficile. Cela fait plaisir de raconter une histoire. Quand on raconte une histoire, on est soi-même cet oiseau ou cet arbre qu’on raconte. L’enfant le fait naturellement et le métier de l’acteur c’est la suite de l’enfance. Une enfance autorisée parce qu’elle devient un vrai projet de société qui permet à chacun de continuer à grandir et à s’élever avec les outils de la symbolicité.
On a eu de très belles lectures de textes d’auteurs mauriciens…
C’était important pour moi de lire pour les Mauriciens leurs poètes et de ne pas leur dire : on va vous montrer ce qu’est la culture. Je trouve cela insupportable qu’il existe encore dans certains lieux où il faut qu’on apporte la culture aux gens. Les gens sont porteurs de culture même si des fois ils ne savent pas l’exprimer. Ils ressentent beaucoup. Ils n’ont pas les mots pour le dire et mon travail c’est d’accompagner leur capacité d’avoir ces mots. C’est pour cela qu’on parle de stages de formation. C’est pour permettre aux gens de s’approprier le langage pour mieux dire ce qu’ils sont.
Savoir lire un texte demande-t-il du travail…
Cela demande une maîtrise de la syntaxe et de la langue. Plus on élargit son langage, plus on est libre. C’est l’histoire de l’homme. Quand on veut diminuer la liberté des humains, on les prive du langage. On les ramène à un état de subsistance et d’animalité, de devoir chercher son pain, son eau et son toit. Il y a des gens qui vivent une vie entière en ne faisant que cette recherche, en croyant qu’ils sont libres alors qu’ils ne le sont pas. La vraie liberté, c’est la capacité de choisir. Pour choisir, il faut avoir la capacité de nommer. Et en nommant, on a les mots. Il y a une grande vulnérabilité de ne pas posséder le langage et mon travail, en tant que directeur des Terreaux de France, est d’apporter ce service.
Un dernier mot pour les Mauriciens
Mon souhait est de les accueillir en formation, qu’on se rencontre autant qu’on le peut. Il y a un élan en la personne d’Alain Gordon Gentil (ndlr : conseiller du Premier ministre et responsable de la cellule Culture et Avenir) qui est un relais important. Il faut voir avec le ministère des Affaires étrangères. Si cette demande est assumée, je serai heureux d’y participer.