Parmi les nombreuses personnalités qui ont reçu une décoration de la République mercredi dernier des mains de la Présidente, Ameenah Gurib-Fakim, s’il y en a une pour qui la reconnaissance de son pays pour ses loyaux services a dû être une bien douce revanche, c’est bien Jagdish Koonjul.
Ce diplomate de longue carrière affecté à la représentation diplomatique mauricienne auprès des Nations unies à New York s’était effectivement déplacé spécialement à Maurice pour recevoir sa médaille de Grand Officer of the Star and Key of the Indian Ocean (COSK). Cette décoration lui a été décernée cette année par le présent gouvernement à l’occasion de la fête nationale.
 Discret et mais efficace comme savent et doivent être de vrais ambassadeurs, Jagdish Koonjul doit néanmoins s’être dit en son for intérieur que sa vie professionnelle n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. Il eut effectivement fort à faire, en 2003, pour résister aux pressions d’Anil Gayan, ministre des Affaires étrangères MSM-MMM de l’époque et toujours membre du gouvernement de nos jours.
Anil Gayan voulait à tout prix que Maurice s’aligne sur la position américano-anglo-espagnol qui avait déjà décidé de déclarer la guerre à l’Irak de Saddam Hussein avant même que l’Onu ne donnât son accord. Peu convaincu par l’argumentaire américain au sein du Conseil de sécurité — Colin Power le représentant US n’avait fait qu’y exhiber une ridicule petite fiole censée contenir de l’uranium enrichi que l’Irak était suspecté détenir pour produire des armes de destruction massive —, Jagdish Koonjul ne s’était pas laissé conter.
Devant son insistance à se fier qu’au jugement final de Hans Blik, le chef enquêteur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), pour lequel des doutes subsistaient encore sur la présence à Bagdad de ces fameuses armes de destruction massives, le diplomate mauricien fut, à un moment donné, rappelé à Port-Louis, le temps qu’il soit remplacé pour quelques jours au sein du Conseil par une sous-fifre nominée politique du MSM qui se plia de bonne grâce à la volonté de son patron.
 La position de la République de Maurice fut définitivement des plus ambiguës pendant cette période troublée de 2003. Hans Blik et son rapport sceptique furent ignorés. Et quand, se passant de l’avis du Conseil de Sécurité, George W. Bush, Tony Blair et Mario Aznar lancèrent leurs bombardiers et leurs tanks contre le pays de Saddam, à l’Assemblée nationale, et Anil Gayan et le Premier ministre en poste, Paul Bérenger, furent plutôt embarrassés. Pour toute réponse aux interpellations de Navin Ramgoolam, alors chef de l’opposition, qui reprochait au gouvernement de ne pas carrément condamner la guerre, ils ne purent que dire que “la guerre était évitable”.
 Jagdish Koonjul est toujours en poste et son pays a encore besoin de lui. Toutefois, si un jour l’envie lui prenait de partager son expérience dans un livre et qu’il se collait à la stricte vérité, c’est sûr qu’il aurait des tonnes à raconter. D’autant que le récent rapport britannique Chilcot publié après une commission qui a longtemps mis à enquêter sur les événements vient de conclure ce qu’on savait déjà, soit que la guerre contre l’Irak était tout à fait illégale, que la possession d’armes de destruction massive par Saddam Hussein relevait d’une propagande et que toute cette tragédie a eu lieu parce que George W. Bush, l’ex-président américain, l’avait voulu et que le Premier ministre britannique Tony Blair avait juré d’exaucer son désir “qu’importe ce qui arrive”.
Certes, pas beaucoup de monde est allé pleurer sur la tombe du dictateur déchu, mais la guerre en Irak a fait presque un million de morts, population civile, GI américains et soldats britanniques sous-équipés compris. Les envahisseurs partis, ils ont laissé derrière eux une guerre civile interconfessionnelle qui fait encore des dizaines de victimes chaque jour qui passe.
La voix cassée par l’émotion, les yeux presque larmoyants, Tony Blair a été contraint de reconnaître certaines erreurs — bien qu’il ne se soit pas encore excusé — dans les minutes qui ont suivi la publication du rapport Chilcot. Certains parents de soldats britanniques qui ont perdu la vie inutilement exigent qu’il soit maintenant poursuivi pour crime de guerre…
 Au moins, Jagdish Koonjul, sous sa grande barbe reconnaissable à mille lieux à New York comme à Port-Louis, peut lui avoir la conscience en paix et il mérite sa décoration… Il fallait avoir du cran pour dire à un Anil Gayan admiratif devant George W. Bush qu’il se trompait dans son jugement !