Il y a la politique, le foot, et les faits divers (du sexe, du sang, des larmes). Et les courses hippiques. Voilà ce qui occupe en général la une de l’actualité.

Et puis il y a le Pape…

Il y a la visite du Pape François dans la région et à Maurice demain, et voilà que l’actualité semble être mobilisée par la venue de cet homme. Certes, il s’agit d’un chef d’Etat, le Vatican étant considéré comme un Etat à part entière. Mais c’est surtout en sa qualité de chef religieux qu’il focalise et mobilise. Jusqu’à provoquer la polémique, autour d’affiches anti-pollution. Le paradoxe dans cette affaire, c’est que ces affiches avaient été dûment avalisées par le Diocèse de Port-Louis et le Vatican lui-même, qui avaient accepté de s’associer à la campagne du Collectif Citoyen Maurice Environnement autour de la question écologique. En ligne avec l’engagement du Pape François à sensibiliser le public sur les enjeux environnementaux, tel que décliné dans sa dernière encyclique sur « la sauvegarde de notre maison commune ».

Mais la « communication » moderne ne maîtrise manifestement pas toujours tout. 

Ainsi, si le teaser « Le Pape a dit » affiché sur fond vert pendant quelques jours a fait monter la curiosité, ce n’est pas l’effet escompté qu’a provoquée l’apparition finale d’un Pape François souriant narquoisement en lançant un quelconque déchet vers une poubelle, avec l’inscription « Mo frer zet to salte dan poubel stp ». On a beau être au pays du « manz latet » et du « pran nisa », ce que nos voisins réunionnais appellent eux le « moucatage », il n’en ressort pas moins qu’on ne rigole pas de tout et de n’importe qui, pour paraphraser la formule d’un humoriste.

De foi catholique ou pas, un certain nombre de Mauriciens se sont manifestement offusqués de ce qu’ils ont perçu comme l’expression d’une forme de trivialité, d’un manque de respect et de décorum. Au point où les affiches ont été… mises à la poubelle. Cette réaction, et l’engouement plus général pour la visite du Pape en disent en tout cas long sur la place que la religion occupe dans nos esprits et nos sociétés.

Après une partie du XXème siècle où les religions ont pu sembler en recul, certains ont ressorti la formule prêtée à André Malraux à l’effet que « Le XXème siècle sera religieux ou ne sera pas ». Formule qu’avait pourtant niée Malraux lui-même : « Je n’ai jamais dit cela. La prophétie est ridicule. En revanche, je pense que si l’humanité du siècle prochain ne trouve nulle part un type exemplaire de l’homme, ça ira mal… En fait je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire», disait Malraux en 1975.

Nous avons sans doute tous besoin de croire en quelque chose. Et à l’heure où le politique se révèle partout décevant et ne répond plus aux aspirations de justice et de justesse des populations à travers le monde, à l’heure où communisme, socialisme et libéralisme ne sont plus capables d’être porteurs d’utopie, à l’heure d’une crise institutionnelle généralisée, le religieux semble effectivement effectuer un retour en force dans le vacuum ainsi créé.

Pour certains, cela ne serait pas une mauvaise chose.

« Je suis convaincue que lorsque des leaders religieux et leurs institutions se mettent à prôner et défendre certaines questions, ils peuvent faire bouger des montagnes», dit la nouvelle secrétaire-générale de l’association internationale Religions for Peace (RfP), l’universitaire Azza Karam, dans une interview publiée cette semaine par le journal égyptien Al-Ahram.

« Jusqu’ici, nous avions concentré la responsabilité du développement sur les gouvernements. Plus récemment, nous avons commencé à porter de l’attention au rôle du secteur privé et de la corporate social responsibility. Puis, quand nous nous sommes finalement éveillés au rôle de la société civile, nous nous sommes concentrés sur les acteurs laïcs de la société civile. Mais il est plus que temps d’intégrer les composantes religieuses. Selon une récente étude du Pew Research Centre aux Etats Unis, plus de 80% de la population mondiale revendiquerait une appartenance religieuse. Il est donc clair que ceux qui ont aujourd’hui la plus grande capacité à influencer les processus de développement à travers le monde sont les acteurs religieux. Alors pourquoi ne pas utiliser l’influence positive et transformative de la religion pour aider notre monde à progresser ? », déclare Azza Karam.

Le problème est peut-être justement que les religieux ont pris trop conscience de ce pouvoir… 

« Quand la religion est utilisée comme instrument de pouvoir pour influencer la politique, alors la religion peut devenir un instrument nuisible. Nous devons nous rappeler que le colonialisme a commencé avec un zèle missionnaire pour « civiliser » l’autre. Utiliser la religion pour servir des agendas politiques est nuisible. L’instrumentalisation de la religion est aussi vieille que la religion elle-même. Il nous revient donc d’être sensibles autant au bon qu’au mauvais qu’il peut y avoir dans l’utilisation de la religion. En comprenant et en reconnaissant le religieux comme partie du civil, et en ajustant son rôle, au lieu d’assumer que la religion est la réponse à toute chose, bonne ou mauvaise ».

Vous n’êtes pas sur une affiche, mais merci Madame, de si bien le dire…

SHENAZ PATEL