Girouettes, ego surdimensionné, impression d’être investi, absence de vraies convictions, roder boutte ou tout simplement un ADN d’électrons libres. On connaissait la propension des partis traditionnels et de leurs leaders à changer brusquement de stratégie, de rompre avec leurs partenaires naturels pour s’acoquiner aussitôt avec leurs adversaires historiques au nom du sacro-saint intérêt supérieur du pays, alors qu’en fin de compte ce sont leurs propres ambitions et la survie de leur parti qui, plus souvent, motivent leurs démarches, voilà qu’est apparue une nouvelle race de déambulateurs individuels qui ont été un jour ici et le lendemain là-bas et qui changent d’allégeance avec un appétit déconcertant. Ce phénomène typiquement mauricien a pris de l’ampleur ces dernières années avec la fin des idéologies et la fin des démarcations véritablement clivantes entre les principales formations du pays.
Le dernier exemple en date est Vishnu Lutchmeenaraidoo qui, après avoir publiquement annoncé sa démission du MMM et sa retraite politique, n’a finalement pas tardé pour rejoindre sir Anerood Jugnauth et l’Alliance Lepep contre un poste de ministre des Finances et une investiture au N°7. Le parcours de Vishnu Lutchmeenaraidoo est éloquent à plus d’un titre et le rappeler ne serait certainement pas sans intérêt pour ceux qui, aujourd’hui, sont trop jeunes pour en maîtriser tous les grands moments.
C’est dès 1974 que le responsable de l’organisation des foires internationales au ministère du Commerce adhère au MMM et qu’il contribue à la réflexion économique de ce jeune parti. Celui qui avait fait des études de gestion et d’économie en France zappera toutefois la joute de 1976 mais, un peu lassé de la pesanteur du service public, il finira par entrer en politique active en 1980. Il co-fonde avec ses amis Paul Bérenger et Amédée Darga la firme Intracorp, qui se spécialise dans la promotion du commerce entre les îles de la région, une espèce de commission de l’océan indien avant l’heure.
Il est évidemment candidat aux élections de juin 1982 et, comme ses 59 autres collègues de l’alliance MMM-PSM, est élu au N°13. Laissé sur la touche à la formation du conseil des ministre réduit de 21 à 18 membres, lui qui se voyait déjà ministre du Commerce à défaut d’obtenir le prestige des Finances fulmine. Sensible à sa frustration, Paul Bérenger tente d’obtenir auprès de sir Anerood Jugnauth la création d’un ministère du Budget, sans succès.
La cassure du premier gouvernement de 60/0 intervenant neuf mois après les élections, Vishnu Lutchmeenaraidoo, qui voit venir son heure fonde, le MSM avec SAJ et en devient le ministre des Finances après le scrutin de 1983, au terme d’une des campagnes les plus racistes et violentes que ce pays a connues. Il marque les esprits avec sa politique fiscale qui consiste à mettre à la portée du plus grand nombre des produits comme l’électroménager et le textile, et profite de la délocalisation des industriels de Hong Kong dans la perspective de la rétrocession de la presqu’île britannique à la Chine pour favoriser la deuxième phase de la zone franche mauricienne avec l’aménagement de pôles de production dans différentes régions du pays.
Il rempile en 1987 mais apparaît un peu essoufflé. Les budgets qu’il présente se font ternes et lorsque sir Anerood Jugnauth décide de contracter une alliance avec le MMM dont une aile était déjà en pourparlers avec le PTr de sir Satcam Boolell, il exprime sa désapprobation. Il est alors question de Ire République et un nom est cité pour être le premier Président, celui de Paul Bérenger, qui ne fait pourtant pas de mystère de son peu d’enthousiasme pour ce poste. Un premier projet de république est présenté le 19 août qui manque seulement une voix pour être adoptée. Le lendemain même du vote, SAJ révoque trois de ses ministres, sir Satcam Boolell, Vishnu Lutchmeenaraidoo et Dinesh Ramjuttun. Les éjectés du MSM vont rejoindre le PTr et son nouveau leader Navin Ramgoolam.
L’interminable chassé-croisé avec le « cousin lointain »
Abandonnant son N°13, Vishnu Lutchmeenaraidoo, qui entre-temps a créé le Mouvement des Démocrates Libéraux, se présente au N°18 face au nouveau protégé de SAJ, un certain Rama Sithanen, quelqu’un que le ministre des Finances de l’ère 1983-90 présente comme un « cousin lointain » qui, avec ses colistiers Kailash Ruhee et Michael Glover, balaient facilement la concurrence bleu-blanc-rouge. L’alliance MSM-MMM, qui avait raflé plus de trois quarts des voix aux élections de septembre 1991, se fracasse en août 1993, le MMM rejoignant le PTr dans l’opposition. Ces deux partis contracteront une alliance en 1995 pour réaliser un deuxième 60/0.
En 1997, Rama Sithanen ayant, comme Sheila Bappoo et d’autres, pris leurs distances, Vishnu Lutchmeenaraidoo renoue avec le MSM, mais c’est aussi en juin 1997 que l’alliance PTr-MMM se brise et les adeptes de la « réconciliation de la grande famille militante » reprennent leur bâton de pèlerins pour faire aboutir une alliance MSM-MMM. C’est une fédération MSM-MMM qui voit le jour début 1998. Mécontent de ce rapprochement, Vishnu Lutchmeenaraidoo se fit expulser du Sun Trust.
Mais la fédération ne tient pas après la défaite de Françoise Labelle à la partielle du N°20 face à Xavier Duval. Elle est toutefois reconstituée à la veille des élections de 2000. Comme Rama Sithanen a eu le malheur de quitter la barque MSM pour rejoindre les travaillistes, Vishnu Lutchmeenaraidoo, qui lorgnait un ticket rouge, se voit distancer par son concurrent et il poursuit alors sa traversée du désert.
Il est toutefois annoncé comme candidat en 2005 toujours sous les couleurs du PTr, mais lors de la présentation officielle de ceux qui vont briguer les suffrages, Navin Ramgoolam, interrogé sur son absence de la liste, dit le « laisser à sa méditation ». En 2007, surprise, il revient au-devant de la scène mais sous les couleurs du MMM, et il va alors animer une campagne soutenue et féroce contre le ministres des Finances d’alors, un certain Rama Sithanen, et sa politique économique.
En 2010, il se présente au N°13 mais il est battu par l’équipe composée de Pradeep Peetumber, Abu Kasenally et Tassarajen Chedumbrum Pillay, son aura d’antan ayant été de peu d’effet sur l’électorat de cette circonscription. Il a du mal à s’en remettre et se tient en retrait de la politique. Plutôt tranquille du temps du remake MSM-MMM, Vishnu Lutchmeenaraidoo ne fera que très récemment connaître son opposition à une alliance PTr-MMM.
Lorsqu’Ivan Collendavelloo claque la porte en avril pour cause d’opposition à une alliance de son parti avec le PTr, certains s’attendaient que ceux, une poignée de dirigeants mauves, qui épousent son aversion pour les rouges lui emboîtent le pas. Il n’en est rien. Et c’est bien après que les termes de l’accord soient connus et qu’ils stipulent que le portefeuille des Finances sera attribué à un travailliste que les choses sont devenues soudain plus claires et que Vishnu Lutchmeenaraidoo a commencé à pester et à organiser des fuites par ses relais habituels indiquant que c’est lui qui, au bureau politique du MMM, a voté contre une alliance PTr-MMM. C’est ensuite l’annonce officielle de son retrait de la politique active après des rencontres « cordiales » avec Paul Bérenger et même avec Navin Ramgoolam.
Comme un scénario déjà écrit, les événements vont se succéder très rapidement. Ivan Collendavelloo l’invite à rejoindre la plate-forme de l’opposition, sir Anerood Jugnauth lui propose le poste dont il rêve la reconquête depuis 1990, mais il pose ses conditions. Pas de N°13, la dernière amère expérience de 2010 ayant encore été mal digérée, c’est arrimé à la barque de l’ancien Premier ministre au N°7 qu’il entend se présenter devant l’électorat.
L’histoire de Rama Sithanen et de Vishnu Lutchmeenaraidoo semble se résumer à un « je ne serai pas là où tu es ». Quand l’un arrive, l’autre part. Leurs chemins ne se croisent jamais. Rama Sithanen a lui aussi connu des vicissitudes. Après un passage au MSM dont il devient le ministre des Finances en 1991, il est obligé d’aller de présenter à Quartier Militaire/Moka en 1995. Il fonde le Rassemblement pour la République avec Sheila Bappoo et contracte une alliance avec le MMM et le MMSD de Madan Dulloo, et atterrit finalement au PTr en 2000 pour y rester, même s’il est évincé au profit de Pravind Jugnauth en 2010. Il revient dans le giron de Navin Ramgoolam lorsque ce dernier s’engage à réformer le système électoral et il a officiellement été annoncé comme le prochain ministre des Finances d’un éventuel gouvernement PTr-MMM.
Autre politicien dont le parcours est édifiant sinon unique, Anil Baichoo, qui a commencé au sein des jeunes travaillistes et qui s’était illustré en 1982 et qui ne se fera élire qu’en 1991 comme député du MSM. Balayé en 1995, il ne fait pas mystère de ses ambitions de prendre le relais à SAJ mais c’était sans compter avec Pravind Jugnauth, désigné Deputy Leader. En 2000, il est de nouveau élu sous la bannière de l’alliance MSM-MMM, mais en 2005 il quitte la barque du MSM avec Mukeshwar Choonee et Megduth Chumroo pour rejoindre Navin Ramgoolam qu’il ne quittera plus et dont il sera un des dispositifs les plus importants, au point de grimper plus vite que le zanfan lakaz Arvin Boolell dans la hiérarchie gouvernementale.
Quelques autres politiciens au parcours bien chaotiques, Dinesh Ramjuttun, qui du PSM en 1982 va passer au MSM puis au PTr avant d’atterrir au MMM où il y est toujours apparemment, Madan Dulloo qui a commencé au MMM avant de rejoindre le MSM en 1983 et créer son MMSM ensuite et s’allier au PTr et être un des six rescapés de la vague blanc-mauve de 2000 au N°6. Toujours allié au PTr, il devient ministre des Affaires étrangères en 2005 jusqu’à sa révocation en 2007, année durant laquelle il revient à ses premières amours, le MMM.
Jugnauth : une affaire de famille politique recomposée
Quant à Ashock Jugnauth, c’est bien entendu au sein du parti de son demi-frère Anerood qu’il s’engage. Lui, il a le mérite de ne pas changer de circonscription puisqu’il a toujours été le député du N°8, Quartier Militaire/Moka, de 1991 à 95 et de 2000 à 2008. En 2007, il démissionne du MSM pour créer l’Union nationale, qui se range du côté du MMM. Son élection est invalidée par la Cour suprême et le Privy Council, et il se présente à la partielle de 2009 contre son neveu Pravind qui, bénéficiant du soutien du PTr, lui ravit le siège de député.
Aux élections de 2010, toujours en alliance avec le MMM, il manque de créer la surprise en disputant âprement la troisième place à Suren Dayal, les deux éléments du MSM Pravind Jugnauth et Leela Devi Dookun-Luchoomun, considérés comme deux candidats « importés », faisant la course en tête. Mais lorsque le MMM et le MSM font leur remake, il s’en va voir du côté de Navin Ramgoolam, ses rapports avec la famille Jugnauth étant définitivement brouillés. Fervent adepte d’un rapprochement PTr-MMM, il est annoncé au N°8, la circonscription qu’il n’a jamais abandonnée.
Éric Guimbeau est lui aussi dans cette étrange catégorie des politiciens qui sont tantôt ici et tantôt là-bas. L’ancien conseiller municipal du MMM fait ses débuts comme député du N°17 (Curepipe/Midlands) en 2000 sous la bannière des mauves. Ses rapports avec le député du MSM Sunil Dowarkasing se révèlent bien compliqués et il finit par rejoindre le PMSD. Il est de nouveau élu en 2005 toujours en alliance avec le parti du coeur et dans la même circonscription mais décide, avec son leader Maurice Allet, de rejoindre le gouvernement. Mais il estime l’atmosphère invivable et il quitte le gouvernement et forme le MMSD lorsque le PMSD se réunifie autour de Xavier Duval et qu’il absorbe le Mouvement républicain de Rama Valayden.
En alliance avec le MMM, il est une nouvelle fois élu en 2010, toujours au N°17, mais prend ses distances lorsque le remake MSM-MMM se concrétise en 2012. Assuré d’une investiture pour lui-même dans le cadre de cet arrangement, il décide toutefois de rompre parce que sa nouvelle équipière Radhika Jagatsingh-Beehustopeea n’est pas certaine d’un ticket.
C’est ainsi qu’il décide de se présenter seul aux municipales de décembre 2012 et qu’il réussit à faire élire son poulain Mario Bienvenu dans son fief à Curepipe. Après des négociations avec Navin Ramgoolam, il obtient que son unique élu soit le maire de la ville. Il y est toujours, même si les rapports de force ont bien changé depuis la nouvelle configuration politique. Et, vendredi, Éric Guimbeau, à qui SAJ a offert une investiture au N°17, a officiellement annoncé sa décision de faire cavalier seul pour les prochaines élections générales. Mais comme one day is a long time in politics à Maurice, d’ici au Nomination Day, tout reste possible pour ceux qui ont toujours eu… la bougeotte.