Après d’âpres années de lutte, l’apprentissage du kreol morisien en milieu scolaire est désormais une réalité. Les cours ont débuté en janvier dernier et ils sont un peu plus de 3,000 élèves du primaire à s’y être inscrits. Un premier constat montre qu’il y a encore du chemin à parcourir pour que le kreol morisien soit vraiment reconnu comme langue à part entière.
Le kreol fait désormais partie du cursus scolaire des petits, mais ils sont nombreux les Mauriciens à penser que l’apprentissage de cette langue ne va pas les mener bien loin. “Kot pou servi sa ?”, “Eski sa pou fer gagn travay ?” Pascal, enseignant de kreol morisien, leur répond à sa façon : “Si certains ne jugent pas cela utile, il faudrait leur demander pourquoi les Français et les Anglais apprennent la langue de leur pays.”
Il faut reconnaître que le statut de la langue compte pour beaucoup dans certains préjugés. On peut ainsi déplorer que l’introduction du kreol au parlement, par exemple, ne semble pas être à l’ordre du jour. Cette démarche viendrait valoriser la langue nationale. “Sa pou reos so stati”, soutiennent Alain Ah Vee de LPT et Shafick Osman, qui vient de publier un dictionnaire trilingue créole mauricien/français/anglais. “Il y a une décision hautement politique qui doit être prise. Cela devra avoir pour conséquence l’utilisation du kreol au parlement. Ce qui est la moindre des choses car le parlement est composé d’élus du peuple !”, commente Shafick Osman.
Structures solides.
Pour certains, le kreol morisien à l’école est une bonne chose. Mais pour d’autres, “li vilger”. Ces derniers déplorent que ce soit “enn gro kreol” qui est utilisé au lieu du “kreol rafine”. Une mère confie : “C’est vrai que le kreol est notre langue maternelle mais je trouve que celui qui est enseigné à l’école frise la vulgarité.” Citant des mots comme gete à la place de regarde, et les dilo, douri, dilwil, elle se prononce contre le niveau de langue que l’on enseigne à son enfant.
Mais une autre maman, réticente au début, trouve l’apprentissage de la langue “intéressant” mais constate qu’il est plus facile pour son enfant d’apprendre le français ou l’anglais. Elle estime cependant qu’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions.
Un avis partagé par Alain Doolub, secrétaire de la Roman Catholic Education Authority (RCEA). “Il n’y a pas assez d’éléments pour faire un bilan maintenant.” Propos que soutiennent aussi Arnaud Carpooran, linguiste, et Shafick Osman. “On vient tout juste de commencer. Il faut donner du temps au temps”, souligne ce dernier.
Alain Doolub déplore cependant l’introduction qu’il estime hâtive de cette matière au primaire. “Toutes les conditions n’étaient pas réunies pour une bonne introduction de la langue cette année. Nous voulions bien former les enseignants et travailler sur les structures solides avant de débuter l’enseignement dans les écoles.”
Mais la balle a été lancée. Il est maintenant trop tard pour faire marche arrière. Des ajustements sont toujours possibles, précise le linguiste Arnaud Carpooran.
Médium d’enseignement.
Par ailleurs, les enseignants n’ont pas été nombreux à s’inscrire à la formation prévue au Mauritius Institute of Education (MIE) pour enseigner le kreol morisien. “Les enseignants déjà bien établis ont préféré demeurer avec leurs élèves au lieu d’aller suivre les cours”, souligne Alain Doolub. Selon nos renseignements, l’engouement n’y était pas. Francesca, enseignante, le confirme : “Dans mon école, j’ai été la seule à m’inscrire pour suivre la formation.” Pour sa part, sa collègue Doris pense que l’apprentissage du kreol morisien ne fait que compliquer les choses pour l’enseignement du français et de l’anglais. “Il n’est déjà pas aisé d’enseigner ces deux langues aux enfants. Avec l’introduction du kreol, c’est encore plus difficile.” Elle aurait souhaité que le kreol soit utilisé uniquement comme médium d’enseignement.
Prise de conscience.
Même s’il est difficile de comparer les écoles, les interlocuteurs que nous avons sollicités disent que cette nouvelle matière a été acceptée par les parents et les élèves et que les classes se déroulent dans une bonne ambiance. Certaines écoles ont enregistré plus de demandes que d’autres et quelques élèves qui s’étaient inscrits au départ se sont ensuite désistés.
Ceux qui poursuivent l’apprentissage du kreol sont satisfaits des activités qui sont organisées. “Les enfants apprennent en s’amusant, s’expriment bien et font des phrases complètes”, soutient Gilbert Ducasse. Un vocabulaire simple est utilisé et les activités comme l’apprentissage de chants et de poèmes ou les collages se déroulent sans anicroche, souligne Pascal. “Les enfants se sentent en sécurité lorsqu’ils s’expriment en kreol car c’est leur langue maternelle”, confie Francesca. Gilbert Ducasse considère que dans le passé, “il y avait comme une barrière de langue qui les empêchait de s’exprimer”.
Malgré les avis divergents, l’introduction du kreol morisien est un grand pas pour une meilleure reconnaissance de cette langue à Maurice. Arnaud Carpooran tient à le souligner : “Je suis content d’avoir participé à la prise de conscience de l’importance de la place du kreol morisien à l’école. On est passé de la parole à l’action. Il faut maintenant laisser les choses se dérouler dans le concret. Notre combat n’a pas été vain.” Conscient des critiques formulées, il soutient pourtant que cette langue est entrée dans le système au bout de quelques semaines et qu’elle fait désormais partie du paysage scolaire.
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Le Kreol morisien enseigné aux étrangers
Alors que certains ne trouvent pas l’intérêt et l’importance d’apprendre la langue créole à l’école, des étrangers travaillant à Maurice ou mariés à un/e Mauricien/ne, l’ont compris. Grâce aux cours dispensés par Ledikasyon Pou Travayer (LPT), leur intégration dans la société mauricienne se fait plus facilement.
C’est à titre individuel que l’enseignement du créole aux étrangers a débuté dans les années 80. Depuis ces cinq dernières années, il se fait en groupe à l’intention des étrangers travaillant sous contrat à Maurice et tous ceux qui le souhaitent.
De nouvelles sessions de formation se tiendront du 7 avril au 9 juin au siège de LPT à Grande Rivière Nord-Ouest. Sur les dix semaines que dure la formation, les apprenants sont amenés à vivre des situations auxquelles ils peuvent être confrontés dans leur quotidien et à tenir des conversations. L’orthographe ainsi que la grammaire créole leur sont enseignées.
Pour Alain Ah Vee, un des animateurs de cette formation, c’est l’engouement des étrangers pour l’apprentissage du créole qui a poussé LPT à proposer des cours de manière plus régulière. Les personnes intéressées peuvent prendre contact avec les animateurs sur le 208-5551/2132 ou à travers le mail suivant : lptmail@intnet.mu
Par ailleurs, d’autres cours en créole (Literacy & Numeracy) sont enseignés aux adultes afin qu’ils arrivent au moins à faire leurs listes de commissions, écrire une lettre ou remplir un formulaire, etc.