Tout le monde en parle et c’est bien ! Le moment ne peut être mieux choisi pour penser à une grande réforme du système scolaire mauricien afin de le débarrasser de toutes les aspérités qui blessent les pédagogues et saignent les parents. Ces derniers, par conviction ou par obligation, s’en remettent à un système d’enseignement public qui a longtemps fait ses preuves ! Après les premiers acquiescements qui ont suivi l’annonce du lancement imminent du Nine-Year Schooling, les débats s’organisent et des voix discordantes se font entendre sur divers problèmes chroniques de notre système dont on pensait que cette « réforme » allait nous débarrasser pour que nous puissions enfin donner à nos enfants, petits et grands, la joie d’aller à l’école et de se préparer à devenir les hommes et les femmes d’une nouvelle Île Maurice où tous les citoyens et les citoyennes se donnent la main pour faire prévaloir les valeurs humaines et intellectuelles indispensables à l’avancement du pays. Bien au contraire, le Nine-Year Schooling, tel qu’il est proposé, semble accentuer certains des défauts du système actuel et en ajouter d’autres !
Le PSAC (Primary School Achievement Certificate) viendra remplacer le CPE (Certificate of Primary Education). Et pourtant, il y a consensus, parmi les pédagogues du moins, qu’il faut se défaire de cette compétition féroce à laquelle nous livrons nos enfants à un si jeune âge. Ce constat ne date pas d’hier ! L’Action Plan du ministre Pillay (Action Plan for a New System in Education), énonçait déjà clairement en 1998 la nécessité de supprimer la compétition à la fin du cycle primaire et d’abolir le classement auquel donnent lieu les examens du CPE. Vingt ans plus tôt, soit en 1978, à peine un an après la mise en place de l’éducation gratuite pour tous, le rapport Glover, The Road Ahead. Post Primary and Secondary Education in Mauritius, préconisait la mise en place d’un examen d’orientation à la fin de la 9e année au terme duquel tous les participants recevraient un certificat sans qu’il ne soit fait mention de réussite ou d’échec. La santé psychologique de nos enfants était bien au centre des préoccupations de nos pédagogues. Or, le nouveau projet qui sera mis en place fait la part belle aux examens – 5e (Grade 5), 6e (Grade 6 – PSAC), Form III (Grade 9 – National Certificate of Education). De plus, il faut prendre garde que le contrôle continu ne vienne alourdir davantage un système d’évaluation déjà suffisamment oppressif s’il est détourné de son objectif premier qui est d’assurer une évaluation non pas sommative, mais bien formative, c’est-à-dire constituer un outil de formation extrêmement utile pour l’enseignant et l’apprenant lorsqu’il est mené selon les règles de l’art. Le contrôle continu utilisé à des fins de compilation pour déterminer la performance des élèves est contre-productif et laisse la voie grande ouverte à la subjectivité et à la manipulation. D’ailleurs il faut se rendre compte que l’évaluation à l’école est ailleurs source de questionnement de nos jours. On se demande s’il faut continuer à noter les élèves ! En France, la Conférence nationale sur l’évaluation des élèves fut lancée en juin 2014 pour s’achever par les Journées de l’évaluation qui furent tenues du 11 au 13 décembre 2014. On a jugé qu’il était nécessaire de construire une véritable politique de l’évaluation des élèves au service des apprentissages et de la réussite de tous : « Trop d’élèves souffrent aujourd’hui des effets négatifs d’évaluations qui ne prennent en compte que leurs lacunes, qui peuvent les décourager dans leurs apprentissages et les freiner dans leurs parcours. Les élèves les plus en difficulté subissent, plus que les autres encore, des évaluations dont ils ne comprennent pas toujours ni les codes, ni les attendus implicites », peut-on lire sur la bande-annonce officielle de la Conférence (Site web de la Conférence. http ://www.education.gouv.fr/).
Pourquoi donc s’obstine-t-on à faire exactement ce qu’il ne faut pas faire et aller ainsi à l’encontre des nobles objectifs qu’on se propose ? On veut pourtant éliminer la compétition outrageante de la CPE, décourager les leçons particulières, rendre aux enfants leur enfance, soulager les parents tant psychologiquement que financièrement, donner une chance égale à tous les enfants – c’est l’essence même de la philosophie qui sous-tend l’éducation gratuite –, permettre à l’enfant de développer tout son potentiel et découvrir les trésors cachés en lui – c’est là le sens même du terme « éducation » –, on veut former des hommes et des femmes trempés dans les valeurs humaines, capables d’assumer leurs responsabilités dans la société civile et de servir de modèles aux autres générations. Mais on ne se donne pas les moyens d’y parvenir !
Le Nine-Year Schooling ou plus proprement le Nine-Year Continuous Basic Education est un prolongement du concept développé au sein de l’UNESCO par le mouvement de l’Éducation pour tous (EPT), un engagement global visant à assurer une éducation de base de qualité pour tous les enfants du monde. Les régions ou pays qui n’offrent pas à tous leurs habitants un accès libre et gratuit à l’éducation, sans discrimination aucune, sont les plus concernés par ce mouvement. Maurice qui offre une éducation gratuite et obligatoire bien au-delà de ces neuf années de base proposées l’est moins, dans une certaine mesure. En effet, la caractéristique la plus importante de ce concept est que tous les enfants doivent pouvoir suivre une scolarité étalée sur neuf ans sans compétition, ni même examen de passage, sans aucun obstacle psychologique, géographique, social ou financier, mais dans un environnement approprié et avec un encadrement professionnel et dévoué. Ce sont là aussi les conditions sine qua non du concept de l’égalité des chances pour tous les enfants de la République. Et on en est bien loin ! La nouvelle réforme annoncée devrait en faire une priorité en mettant en oeuvre des mesures qui corrigent ces inégalités. En effet, les disparités entre les écoles et collèges sont là pour rester, le niveau d’enseignement reste inégal, l’industrie des leçons particulières n’en est que plus florissante, la vie quotidienne à l’école est de moins en moins stimulante et même de plus en plus problématique, pour les enseignants comme pour les élèves (à preuve, l’augmentation des cas d’indiscipline, d’agression et d’absentéisme), les méthodes d’évaluation sont toujours aussi conservatrices et compétitives, à part la timide apparition prochaine d’un contrôle continu détourné de son objectif, comme nous venons de l’évoquer, le nombre de journées de classes, d’heures d’enseignement et de contact entre enseignants et élèves s’amenuise, la performance des élèves aux examens nationaux ne s’améliore pas et il semblerait même qu’au niveau de la Form III, les lacunes sont encore plus criantes cette année.
Maurice présente un cas d’étude assez particulier. Nous évoluons dans un cercle vicieux ! Les faiblesses décrites plus haut engendrent la nécessité d’une sélection lors du passage du primaire au secondaire et cette même sélection engendre les faiblesses décriées par tous. Et pour comble de malheur, on veut rajouter deux autres types de sélection au niveau de la 5e et au niveau de la Form III pour passer aux académies.
Tous les rapports publiés par les ministères ou les commissions mises en place, après l’indépendance d’une part et d’autre part après l’avènement de l’éducation gratuite en 1977, ont à juste titre identifié un ou plusieurs des maux qui affligent encore le système éducatif mauricien aujourd’hui. Et ils sont nombreux, depuis le rapport Ramphul en 1974, le rapport Glover (The Road Ahead. Post Primary and Secondary Education in Mauritius) en 1978, le rapport Jagatsingh (The Future in our Hands. Mauritian Education Today and Tomorrow) en 1979, le rapport Richard (Laying the Foundation) en 1979, un autre rapport Glover (We have all been Children) en 1983, le rapport Ramdoyal (Proposal for Structural Reform) en 1990, le rapport Parsuraman (Masterplan for the Year 2000) en 1991, le rapport Bissoondoyal (The Structure of the Secondary School System) en 1995, le rapport Pillay (Action Plan for a New System in Education) en 1998, le rapport Obeegadoo (Ending the Rat Race in Primary Education and Breaking the Admission Bottleneck at Secondary Level. The Way Forward) en 2001 en passant par les plans du Ministère du Plan et du Développement tels le Four Year Plan 1971-1975 et le Five Year Plan 1975-1980. Mais nous sommes toujours incapables d’apporter les remèdes appropriés.
Une constatation s’impose : l’école publique semble être la plus affectée, les écoles confessionnelles et certaines écoles du secondaire privé régies par la PSSA (Private Secondary Schools Authority) le sont dans une moindre mesure tandis que les écoles payantes du privé le sont à peine ou pas du tout. Dans ce dernier cas, les taux de performance des élèves aux examens internationaux de fin du secondaire flirtent avec les 100 % ! Faute de pouvoir se réinventer, de se réformer et de proposer des projets éducatifs qui ne soient pas uniquement centrés sur la réussite à des examens nationaux inadaptés, l’école publique n’est-elle pas en train de perdre la bataille de l’enseignement primaire et secondaire au détriment de l’idéal républicain de l’égalité des chances pour tous ? Il n’est point étonnant que la PSSA, l’autorité responsable de la supervision des collèges du privé, ait reçu huit nouvelles demandes pour l’ouverture de collèges payants en 2016, comme il a été annoncé récemment.
À SUIVRE