L’école ne doit pas être un lieu de terreur et d’humiliations. Aujourd’hui, nous voulons prôner le respect des rythmes scolaires, mais si vraiment c’était le cas, nous accepterions de lutter contre la compétition à outrance, malsaine et voleuse d’enfance.  Quand bien même on nous présenterait une réforme « parfaite » sur papier , il suffirait qu’une poignée de récalcitrants ramène le ver dans la pomme…  Ce dont je parle ici est une chose qui nous habite, nous Mauriciens, et que nous avons intériorisé depuis notre  enfance: la brutalité de notre système scolaire. J’en appelle à la génération des petits rats, qui sont aujourd’hui des parents, nos enfants ne doivent pas vivre ce que nous avons vécu, et c’est à nous de changer cela. Nous sommes le problème!
À l’époque de la rat race et du ranking system, à 23h ma mère finissait mes devoirs car j’étais à bout. Je passais mes soirées derrière des montagnes de devoirs, jusqu’à la crise de nerfs.  Alors elle prenait le relais et imitait comme elle pouvait mon écriture d’enfant. Ce système m’a volé mon enfance. Ouvrez vos oreilles, n’oubliez jamais, et j’ose espérer que cette époque est VRAIMENT révolue ; on nous tapait dessus, nous étions maltraités, physiquement et psychologiquement! Notre enfance a été piétinée et il n’y avait aucun respect pour ce que nous étions. Une génération de traumatisés, et dans le fond on ne peut s’étonner de son incapacité à réagir encore aujourd’hui.  J’accuse notre société de trop souvent maltraiter nos enfants.
 Du haut de mes 9 ans, je réalisais que la peur était parfois plus forte que la solidarité. Ce fut une première leçon. J’étais déçue, mais je savais que je ne pouvais pas  tenir rigueur à mes camarades de n’avoir rien dit, de m’avoir contredit quand j’avais brisé le silence pour nous, soutenus par mes parents. J’ai eu cette chance-là, moi. Mais il y a d’autres parents, qui venaient voir les enseignants pour dire « linn fer move lakaz, ou bizin pini li, bizin bat li, li pa aprann. » Plus jamais ça!  Tous tellement aveuglés par cette compétition et cette course au star schools, que vous aviez oublié que nous n’étions que des enfants.
 Ce système-là nous a ruiné et a aussi ruiné les enseignants, car ils étaient eux aussi victimes de la pression monstre qu’ils subissaient.  J’ai vu des destins brillants se ternir et à 11 ans ils en avaient déjà marre, on les avait trop « forcés » et ils n’avaient plus rien à donner. Les trois premières années de collège, je ne faisais plus rien. J’avais besoin de cette période d’insouciance, de relâchement. Temporaire dans mon cas. D’autres ne se sont pas remis de cette fatigue, ce fut le décrochage scolaire net pour eux. Du gros gâchis de potentiel! Mais que voulez-vous, on ne les a pas laissés jouer, s’amuser comme les enfants qu’ils étaient, on ne les a pas encouragés, on les a dégoûtés.  On ne punit pas un apprenant parce qu’il ne sait pas. Quelle est cette logique?
Je rappelle ce passé, pas si lointain, parce que nous avons toujours des retours de violences verbales (humiliations) et physiques dans les écoles. Mais aussi parce que je vois bien que la réforme annoncée, même si elle comporte des points intéressants, a en son sein néanmoins les mêmes vices d’avant. La forme change, mais pour le fond… La mode est à l’élitisme et cette réforme s’inscrit dans cette même logique! L’objectif de l’enseignement devrait être celui d’instruire, oui, de faire des différences une richesse, que le vécu de l’enfant soit nourri par la curiosité d’esprit. Or ces notions-là, dans la compétition sont occultées pour faire la part belle à l’enorgueillissement et la « réussite » quoi qu’il arrive. Des têtes bien pleines oui, mais bien faites?
Je veux croire dans une Ecole qui soit au service de la société, et non une qui fasse courber l’échine dès la plus tendre enfance. Une Ecole mauricienne  qui se fonde une fois pour toutes sur le principe d’égalité, construite autour de la richesse de l’interculturalité. L’Ecole doit être un lieu de respect et de valorisation des différences.  De ce fait, je pense que l’entrée au collège devrait être en effet automatique, et devrait se faire en fonction du lieu de résidence. On se rend vite compte que le système reste le même, si ce n’est que la « course » n’est plus nationale, mais régionale.  Et viendra bien assez tôt le grand « tri » et la course au nouveau « Graal », les académies d’excellence bien sûr. Où est la réduction de stress, le combat contre la compétition féroce et les inégalités sociales? Il faudra les payer ces leçons particulières pour accéder au « meilleur ».  Il est où le vrai changement? D’accord il y aura de nouvelles matières qui manquaient et plus de place aux activités de développement personnel, apparemment. Nous espérons ainsi que le « vide historique » qui caractérise le parcours des apprenants sera aussi comblé, que le devoir de mémoire sera peut-être mieux porté et qu’ils aient de quoi mettre sur cette identité mauricienne.  Mais au delà, nous tournons en rond et la « rat-race » n’est pas prête de disparaître. Ce sera une réforme-concept, avec de bonnes intentions certes, mais nous nagerons dans le même délire dans la pratique. Et je déplore d’ailleurs ces discours de « niveau » , de « sélection » encore et encore. Nous avons un sérieux problème avec notre approche de l’éducation et de ce que nous attendons d’elle. Cela demandera une véritable prise de conscience sur l’inutilité d’infliger autant de  pression, un frein à l’apprentissage au contraire, et s’ouvrir aux nouvelles approches, qui se situent davantage dans le respect de l’humain, que ce soit pour l’apprenant et l’enseignant. Nous devons pouvoir travailler avec d’autres corps de métier pour fournir un encadrement complet ; nous parlons d’être plus inclusifs en ce qui concerne les enfants qui ont des troubles d’apprentissage. Mais il faut des spécialistes pour les accompagner. Ne serait-ce qu’au niveau des psychologues, leur nombre est insuffisant pour s’occuper de toutes nos structures. Le seul enseignant n’est pas qualifié.  Vous vous demandez des fois avant de traiter un enfant de cancre, de paresseux, si en vérité  il n’était pas dyslexique? ou avait un déficit d’attention?   Où est le plaisir d’apprendre et d’enseigner? Où sont les rires, la curiosité, la coopération et l’entraide dans les salles de classe?   Notre système scolaire n’est pas sain.  Nous sommes en droit d’exiger le meilleur pour nos enfants et le meilleur est ailleurs, pas dans cette compétition inhumaine et anti-enfant!