Des amis m’ont demandé un papier sur la culture. Cadeau empoisonné que j’aurais dû refuser si j’avais été lucide car on dénombre plus de cent cinquante définitions de la culture. Un peu de vanité, le souci d’y voir plus clair pour moi-même, m’ont conduit à prendre tous les risques pour le plaisir pervers de noircir quelques feuillets de papier. Tiens ! Le mot papier ne viendrait-il pas de papyrus et voici toute l’Égypte antique appelée à la rescousse… Ce serait donc cela la culture ?
En fait, on entend le plus souvent par culture la connaissance et la pratique des arts, traditionnellement au nombre de 7. Mais il ne s’agit là que des beaux-arts. La culture englobe beaucoup d’autres formes d’expression ou d’impressions. Et elle s’enrichit de façon incomparable lorsqu’elle cesse de regarder son nombril et se compare aux cultures d’autres civilisations. Il y aurait une sorte de cécité à considérer que ma culture serait une référence absolue qui ignore, méprise ou combat les cultures d’autres groupes humains. C’est ce qu’on appelle généralement l’ethnocentrisme et qui est à l’opposé de ce que nous appelons culture. Prenons un exemple : le monde arabe centré sur lui-même a longtemps considéré que la civilisation de l’Égypte antique était jahilia, c’est-à-dire « ignorance » puisqu’elle était anté-islamique. Mais ce n’est pas, et de loin, le pire ; on rapporte qu’un dirigeant nazi  aurait dit en 1933 : « Quand j’entends le mot culture, j’ai envie de sortir mon revolver »… On pourrait citer beaucoup plus de cas semblables où les dominants d’une culture ont cherché à effacer purement et simplement les tenants de la culture dominée : c’est presque une attitude universelle qu’on retrouve tout au long de la géographie et de l’Histoire.
Plus plaisamment, un journaliste des XIXe et XXe siècle, Emile Henriot, avait écrit que la culture est ce qui reste dans l’homme quand il a tout oublié. Partons donc de cette phrase. Elle élimine précisément tout le fatras de l’érudition. Ce n’est pas parce qu’on sait des tas de choses qu’on est cultivé mais parce qu’on les a totalement digérées et qu’elles sont complètement incorporées au point qu’elles sont devenues notre substance intime et qu’on ne peut nous les arracher sans nous faire perdre une partie de nous-mêmes…
Ainsi, chacun de nous vit une miniculture qui lui est propre mais dont les grands traits sont communs à d’autres groupes pour constituer de grands ensembles de connaissances, de comportements, de moeurs, de croyances, d’habitudes, de philosophies et même de politiques. Pourtant, ceux qui vivent au sein d’une culture et la pratiquent plus ou moins consciemment, jusqu’aux usages de la fourchette ou de la baguette, ont parfois tendance à prêter à leur culture des qualités d’exception qu’elle n’a pas et des vertus qui ne sont dues qu’à leur myopie. Ainsi quand les Français disent que leur langue a des qualités de précision et de clarté remarquable, cela n’est vrai que pour eux. Pour les Papous, la langue la plus précise et la plus claire est celle qu’ils parlent parce qu’elle leur donne accès à la totalité de leur univers. Quand le malheureux Sarkozy nous rabâche que la France est un « pays chrétien dans sa culture et dans ses moeurs, un pays ouvert, accueillant et tolérant » et que, dans le même temps, il dénonce « la tyrannie des minorités », il nous offre un magnifique contre exemple de sa propre intolérance à l’endroit des autres cultures. Il oublie aussi que l’Europe des soi-disant racines chrétiennes a offert au monde l’hitlérisme, le stalinisme et son avatar le maoïsme, avec en prime deux guerres mondiales qui ont cancérisé toutes les cultures de la planète lesquelles n’en pouvaient mais. Songeons simplement aux paysans de la Nouvelle Guinée qui ont subi les combats entre des Américains et des Japonais dont ils ignoraient jusqu’à l’existence…
Dès lors qu’une culture devient dominante, elle a tendance à imposer non pas ses valeurs, comme on dit avec beaucoup trop d’emphase, mais simplement ses tics, ses manies, ses gouts. Cela inclut le coca-cola, le ketchup mais aussi Guantanamo. La méconnaissance des autres cultures et de leur droit à exister simplement devrait être considérée comme la négation même de la culture. Inversement, accepter que les autres soient différents de nous-mêmes et nous apportent d’autres façons de voir et de comprendre le monde, voici la marque d’une vraie culture. Au lieu d’avoir peur des autres, nous pouvons puiser dans leurs différences de quoi enrichir notre propre vision en interrogeant nos pratiques et nos croyances et en les comparant aux autres et en essayant d’en tirer des leçons profitables.
Les pays francophones sont riches d’une multitude d’expériences culturelles. N’avons-nous rien à gagner à étudier la philosophie des Peuls Wodabé, l’islam et le bouddhisme ne peuvent-ils rien nous apporter ? La culture ne serait-elle pas, au bout du compte, l’aptitude à prendre conscience de ce qui est fondamental dans les différentes civilisations et d’accueillir avec sourire et sympathie ce qui peut nous choquer au premier abord mais ne remet pas en cause l’essentiel des aspirations de l’humanité.
On pourrait encore beaucoup gloser si l’on ne craignait de lasser la patience de nos interlocuteurs… À eux de prendre la parole !