SAMAD RAMOLY

Bien que notre ressenti dépende surtout du pays dans lequel nous vivons et où nous nous situons sur l’échelle sociale, il existe un courant commun : le malaise est bien réel. Mais ce constat est aussi diversement interprété que les solutions proposées soient confuses.

Dans les pays socio-économiquement très développés la crise existentielle se traduit, entre autres, par un taux de suicide élevé. En revanche, à Maurice c’est la démotivation quasi-généralisée qui la caractérise et ressort par ses propres canaux de frustration et de projection lorsqu’elle n’est pas refoulée. Essayons de déconstruire le schéma qui a conduit à cette situation insoutenable. Sans remonter trop loin dans l’histoire et sans verser dans un pédantisme déplacé, il s’agit ici d’une tentative de sortir de l’emprise idéologique qui se termine presque toujours dans un conflit personnalisé, parce que fondamentalement binaire, lorsque le débat est « populaire » ou qui s’égare dans une pensée circulaire lorsqu’il aspire à être « sophistiqué ». Quand ce n’est pas, au cas échéant, la mauvaise foi qui le sous-tend.

La mondialisation et le capitalisme comptent parmi les buzzwords qui agitent les débats depuis au moins deux décennies. Avec la doctrine There Is No Alternative (TINA), qui sanctifie la dérégulation et la privatisation tous azimuts des marchés, Margaret Thatcher a grandement contribué à stimuler la rat race, ce vécu qui s’articule autour d’une lutte débilitante pour surclasser son voisin afin de jouir des privilèges instantanément, quitte à oeuvrer en hors-la-loi; la surconsommation agissant comme catalyseur.

Pro-marché à tout prix

D’emblée, dissipons l’amalgame entre l’entreprise privée et le capitalisme (prédateur). Ce dernier repose sur des paramètres dénaturés par rapport à ce qu’Adam Smith, ce monument de la pensée économique, envisageait. En effet, lorsqu’il évoquait la « main invisible », il insista qu’elle serait efficiente que si elle est soutenue par une force éclairée qui ne nuirait pas à l’intérêt général. En érigeant la cupidité en vertu, le dogme du marché qui s’autorégule a été déterminant dans la dérive que nous subissons.

Les défaillances inévitables du marché exigent, d’une part, un État-arbitre qui intervient pour imposer un level playing field où la concurrence saine stigmatise la quête des rentes de situation. En contrepartie, ce marché récompense le sens de l’innovation. D’autre part, l’État devient aussi acteur quand le Big Business n’a pas les ressources nécessaires pour opérer dans un secteur précis ou encore quand il ne flaire pas un gros coup.

Par contre, un État sous influence est une agence pro-Big Business qui applique des politiques arbitraires pour faciliter l’expansion des conglomérats et des multinationales. Cela au détriment des petites et moyennes entreprises qui sont plus aptes à dynamiser le marché et générer des emplois. Quand, par exemple, nous nous dirigions vers la fin des accords préférentiels et que la transformation de l’industrie sucrière commençait à occuper l’agenda « national », l’industrie cannière était promue comme la formule gagnant-gagnant.

En réalité, c’était un lobby sournois pour soutenir sa conversion à l’industrie bétonnière (soit le développement foncier) en passant par l’industrie énergétique qui s’affichait verte mais qui finalement tourne principalement au charbon. Le tout accompagné de subventions généreuses imposées aux citoyen.ne.s-contribuables. Qui sont les véritables « assisté.e.s » ? Renverser ce modus operandi est un impératif aussi économique que social et écologique car il parasite le système en bridant les énergies productives, source de toute compétitivité effective.

Massenbetrug*

Mass deception* (tromperie de masse) est un phénomène que les philosophes Theodor Adorno et Max Horkheimer avaient élaboré pour décrire la marchandisation de la culture populaire et sa diffusion pour distraire les citoyen.ne.s, sans la contrainte de sublimer l’œuvre, pendant que se trame l’accaparement des ressources. Les professeurs Noam Chomsky et Edward Herman approfondiront plus tard comment les médias mainstream s’y associent dans un Manufacturing Consent. Ce n’est pas un hasard si des médias sont aujourd’hui au creux de la crédibilité car leur exploitation est tributaire des annonceurs qui dessinent les contours du système. Ainsi, des journalistes intériorisent des codes qui tendent à inhiber toute noblesse, même si passionnément désirée.

Sur le plan international, les regards sont souvent orientés vers Donald Trump et les « jihadistes ». Qu’ils puissent incarner les traits d’un « monstre » capable de faire très mal est incontestable mais auraient-ils été au centre de l’actualité si les gouvernements n’étaient pas des pantins du Big Business? Idem pour notre gouvernement actuel, sans doute le pire que nous ayons connu, pas parce que nos gouvernements précédents étaient compétents, mais ils étaient seulement moins pires et de toute façon le désenchantement s’annonçait déjà depuis longtemps.

C’est ce vide qui a favorisé l’émergence des « monstres » sous toutes ses formes. Nous pouvons quand même accorder un bon point à notre gouvernement du jour. Ailleurs, la crise des migrants, taxés de « monstres » par ces « monstres » nouveaux démagogues qui attisent la fachosphère, génère beaucoup de crispation. Au moins les Rodriguais connaissent une attention particulière. Ce qui peut contribuer à leur épanouissement « chez eux » sans les transformer en migrants potentiels.

Gouvernements et Big Business lamin dan lamin

 Les révoltes de la rue cristallisent le ras-le-bol des citoyen.ne.s vis-à-vis du mépris de l’establishment politique et économique à leur encontre. La colère se libère face au train de vie ostentatoire de cet establishment qui symbolise les inégalités sidérantes. Pour soigner son essoufflement, Maurice s’est offert son moment TINA dans les années 2000. La France se rattrape aujourd’hui avec Emmanuel Macron, après la tentative avortée de Nicolas Sarkozy.

Un système intrinsèquement miné par des décennies de tromperie ne pourra jamais être sauvé par une autre tromperie sans nuances et sans variables concoctée dans une tour d’ivoire. Le véritable salut découlera d’un diagnostic sans détour, d’une destination bien définie, d’un plan d’action intégré, glocal et intelligemment communiqué. Le parcours devra être résolument propulsé par une synergie entre toutes les parties prenantes. Le tout inspiré par des leaders donnant le bon exemple et des régulateurs qui mordent.

Le Royaume-Uni est le modèle type d’un pays condamné à survivre les contrecoups de la désindustrialisation et de la financiarisation excessive de son économie. Avec notre minuscule territoire, et en singeant le même protocole, la gentrification galopante qui en résulte ne peut qu’être davantage dévastatrice. D’autres décisions totalement absurdes ont envenimé le paysage, notamment:

• la suppression du ministère du Plan;

• le démantèlement du chemin de fer;

• le lancement simultané de la plateforme offshore avec un régime de changes flottants (une validation des changes encore plus glissants);

• les incitations à l’accaparement des sites « pieds dans l’eau » et, parallèlement, la consécration du temple des zougader.

Les usual suspects que sont les pays scandinaves ainsi que l’Allemagne, la Corée du Sud, l’Estonie, le Canada et Singapour, surmontent moins douloureusement cette rat race parce que leurs capitaines n’ont jamais été totalement séduit.e.s par TINA. Leur vision et leur proactivité ont en général pris le dessus sur le nombrilisme et le jeu de blâme. « Lorsqu’on observe l’effervescence autour de l’humanoïde Sophia au sommet de l’intelligence artificielle et le contraste avec les « robots » sur nos routes qui ne sont toujours pas synchronisés avec des algorithmes performants on mesure bien le sens de notre « miracle », « réforme », « développement » et « modernité »! »

Kot lespwar?

Le moment est venu selon Andy Haldane, l’iconoclaste de la Bank of England, de mettre un terme à la tyrannie des « expert.e.s » et de faire confiance à la sagesse populaire. Hélas, ce n’est pas une transition donnée car les Millenials, comme beaucoup de ces « expert.e.s », n’ont pas bénéficié d’outils cognitifs suffisamment aiguisés pour naviguer au sein des logiques systémiques avec une approche interdisciplinaire et pointue. Les Millenials des milieux aisés sont au cœur de l’élan qui aspire au changement de paradigme et se retirent plutôt activement de la rat race. Pour notre malheur, ce retrait a tendance à être plutôt poussif dans des pays à forte proportion de citoyen.ne.s marginalisé.e.s.

Il n’est pas dit non plus que les réseaux sociaux sauraient raviver la citoyenneté participative. Non seulement les informations qui y circulent sont fortement filtrées par des algorithmes pas toujours bienveillants, elles sont de surcroit très Westoxicated. Ici à Maurice les angles se rétrécissent davantage, les récits aliénants se multiplient car lourdement franco-centrées. Ainsi les impostures de Jordan Peterson, dans le domaine du développement personnel, de Niall Ferguson, l’historien-encenseur de la Nouvelle Conquête de l’Ouest et de leurs semblables ont la voie libre.

Dans la propagande des laudateurs du capitalisme prédateur, taxer de « socialiste » toute autre alternative serait l’insulte suprême. Mais les usual suspects ont démontré que les étiquettes importent peu dans la construction d’un projet viable. Heureusement que des signaux prometteurs sont émis ici et là. La gent féminine est en train de porter haut le drapeau anti-TINA. Entre autres; Mariana Mazzucato au niveau des recherches académiques; les penseuses économiques Rana Faroohar et Gillian Gett au sein même de la voix du capitalisme, le Financial Times; Jacinda Arden, Première ministre de la Nouvelle Zélande.

Les recherches comportementales de Daniel Kanhemann et Richard Thaler, parmi les plus citées, confirment les insights d’Adam Smith. En Corée du Sud, les chaebols (conglomérats) sont mis au pas. Le pape François dénonce constamment la rat race. Il faut souhaiter que Jeremy Corbyn, le leader du Labour Party qui galvanise le peuple britannique par son authenticité autant qu’il emballe la machine virulente roulant pour le statu quo, ne soit pas forcé à démissionner comme Yanis Varoufakis, pourfendeur du capitalisme prédateur et ancien ministre des Finances grec.

L’establishment politique et le Big Business se nourrissent mutuellement. Aussi longtemps que nous n’intégrons pas cette équation comme la source principale de la rat race et de ses séquellesnon seulement nous entretiendrons la mass deception mais, peu importe la vigueur de notre activisme, nous continuerons à donner essentiellement un coup d’épée dans l’eau.