Il vaut mieux parler que frapper. Ce présupposé, le plus simple que l’on puisse envisager dans une société qui se veut démocratique, est loin de faire l’unanimité. Il suffirait, pour s’en rendre compte, d’interroger transversalement la population mauricienne. On ne l’avouerait pas ouvertement, mais on laisserait entendre que peut-être… dans certains cas…
Dans notre système éducatif, il n’est pas dit que la majorité des acteurs (parents, éducateurs, jeunes) soient convaincus de la valeur de cette affirmation et encore moins de son efficacité. Il vaut mieux parler que frapper ? Les kalot, les coups de règle et les fessées ne résolvent-ils pas plus rapidement certaines situations jugées (trop vite ?) incontrôlables ?
Dans les familles, combien de mariages et autres fêtes se sont-ils terminés par des bagarres, des coups de pieds et des coups de poing échangés, laissant des bleus au corps et à l’âme et un goût amer à la bouche ?
Entre voisins, les guéguerres sont courantes. Qui n’a jamais entendu parler de chiens empoisonnés, d’animaux domestiques kidnappés en représailles dans des conflits entre gens de bien ? Sans oublier les « je me gare devant ta porte » pour te montrer qui est le plus fort…
Le sport n’est-il pas censé rassembler des foules sous la bannière d’un même idéal de fraternité dont les Jeux Olympiques sont le symbole le plus parlant ? Combien de sportifs – et non des moindres – ont donné des coups bas ou des coups de tête pour régler leurs comptes sur le terrain ? Combien de manifestations sportives se sont-elles achevées par des batailles rangées entre partisans d’équipes opposées, pouvant mener même à la mort de plusieurs d’entre eux ?
Quant aux accidents de la route qui dégénèrent, ils sont légion. Quand on est conducteur, non seulement craint- on, en citoyen responsable, de faire un accident (définition de l’accident : un événement, par essence, non prémédité ni voulu), mais, en plus, de se faire lyncher par des individus qui auront décidé de se faire justice ou vengeance, les deux étant quasiment synonymes dans la tête de certains.
Notre société va mal, très mal, diagnostique-t-on de plusieurs côtés. Certes, certes ! La violence ne s’éradique malheureusement pas d’un coup de baguette magique et nous vivons dans une société qui recèle un fort taux d’agressivité. Et malgré les bonnes intentions affichées çà et là, il y a encore bon nombre de nos concitoyens qui pensent qu’il y a des cas où frapper est excusable.
Et pourtant, il faut le redire : il vaut mieux parler que frapper.
Pourquoi ? Parce que l’humain ne s’humanise que par l’exercice de la parole. Quand les humains émergent de la violence gratuite et brute pour s’humaniser, ils remplacent progressivement les actes violents par la parole. Une société s’humanise lorsqu’elle laisse parler et lorsqu’elle fait parler.
La démocratie en tant qu’idéal du vivre-ensemble ne devient réelle que lorsqu’elle met en place des pratiques de parole, des pratiques d’échanges d’idées, lorsqu’elle encourage le débat public. Elle met alors en oeuvre son principe le plus fondamental : il vaut mieux parler que frapper. Il vaut mieux échanger des propos, même un peu vifs, que céder à la violence. Il vaut mieux que circulent sur la place publique les idées les plus contradictoires, les opinions diverses et variées, les avis les plus hétérogènes, car c’est dans l’échange et la confrontation des idées que se forgent les convictions.
La parole circule et cette parole vive permet, autorise notre vivre-ensemble. C’est en parlant que l’on découvre et développe les vertus de la parole. C’est en parlant que l’on apprend qu’il vaut mieux parler que frapper.