Depuis les élections générales de 1967 – celles qui devaient confirmer le choix de l’indépendance nationale -, la plupart des consultations populaires qui se sont déroulées à ce jour ne se sont véritablement résumées qu’à des confrontations entre le Parti travailliste (Ptr), le MMM, le MSM et le PMSD. Ces partis du mainstream politic se sont d’ailleurs le plus souvent affrontés au sein de fronts, d’alliances, fédérations, sinon en union, entre eux ou contre eux, donnant ainsi lieu à une bipolarisation partisane paralysante pour la démocratie. À ce niveau, au moins, les élections de mercredi apporteront du changement parce que, en sus des deux grands blocs (l’Alliance de l’unité et de la modernité Ptr-MMM et Lalians Lepep MSM-PMSD-ML) et de toute une armée de candidats indépendants, les électeurs pourront choisir, cette fois, entre quelque 15 autres partis ou mouvements plus ou moins structurés et animés par de fortes personnalités ayant un rayonnement national.
Quel sera l’impact de ces nombreux partis sur les résultats, voire leurs chances d’être élus ? Les urnes se chargeront de le dire. Mais, avec autant de choix, déjà, on peut se satisfaire que la République de Maurice progresse enfin, en sortant d’un coup de la bipolarisation paralysante pour tomber dans un multipartisme extrême ! Nous faisons ici une brève présentation de ces partis et mouvements et leurs objectifs :
Front Solidarité Mauricienne (symbole Pié Tam): métamorphose
À l’origine connu sous l’appellation Hizbullah (le Parti de Dieu), le FSM a réussi sa métamorphose d’une formation d’inspiration fortement religieuse et communautaire en un parti normal. Et, du coup, il a pu faire son entrée à l’Assemblée nationale avec l’élection de Cehl Meeah en 3e position aux élections de 2010. Le parti de Meeah dépasse, depuis, le cadre restreint de Plainte Verte et de Vallée Pitot où il puisait sa force pour faire une percée à Roche-Bois. Il présente cette fois 60 candidats à travers l’île. Toutefois, c’est toujours dans les circonscriptions N°2 et 3 de la capitale que le FSM pourrait, une fois de plus, jouer les trouble-fête pour le deux gros blocs.
Mouvement Militant Social Democrate (symbole l’aigle): un oasisi dans le désert
Avec un député sortant, Éric Guimbeau (son leader), le MMSD se retrouve cette fois hors d’une alliance qui lui avait jusqu’ici garanti la victoire. Sa tâche s’annonce beaucoup plus compliquée cette fois, même à Curepipe-Midlands, où Guimbeau a rempilé trois mandats et jouit encore d’une très bonne popularité. Le parti de l’Aigle, dont une des candidates est la fille de l’ancien flamboyant secrétaire général du Parti travailliste Kher Jagatsingh, affirme représenter « une alternative et une oasis dans le désert politique actuel ».
Rezistans ek Alternativ (symbole Papillon): plus d’appartenance ethnique
Né d’une dissidence survenue il y a une dizaine d’année au sein du Parti Lalit, REA est composé majoritairement de jeunes (ouvriers, travailleurs des champs et d’usines, cadres et universitaires) soutenus par Ashok Subron et Serge Jauffret qui, eux, font déjà figure de vétérans. Très actif dans l’arène syndicale avec l’adhésion de la majorité des travailleurs du port, de l’industrie sucrière et d’une partie de l’industrie du transport public, REA a déjà marqué l’histoire contre le communalisme institutionnel en obtenant après haute lutte devant le Comité des droits de l’homme des Nations unies qu’aucun candidat à une élection ne soit désormais contraint de décliner une appartenance communale quelconque. Le gouvernement mauricien et les partis traditionnels n’y ont vu que du feu. Ce combat historique a ainsi permis que 29% des candidats (tous des diverses oppositions) inscrits aux présentes élections de se prévaloir de la nouvelle disposition électorale.
REA a présenté cette semaine son manifeste dans le cadre du scrutin du 10 décembre. Le document se décline en 50 pages avec une cinquantaine de mesures sous des thèmes centraux, dont l’économie, la jeunesse, l’éducation, les conditions d’emplois, la politique des drogues et le Law and Order.
L’économie tient la première place dans le manifeste électoral avec comme mesures de créer un nouvel indice, comprenant des mesures économiques, sociales et environnementales, comme indicateur principal, plutôt que de se concentrer uniquement sur la croissance du PIB ; d’introduire un salaire minimum transitoire de Rs 10 000 et, entre autres, de présenter des mesures audacieuses pour promouvoir une culture entrepreneuriale coopérative avec l’innovation et la qualité comme attributs clés. De plus, le parti propose ainsi un réalignement de notre système économique, avec davantage de jeunes à des postes plus importants et un rééquilibrage des salaires.
Au chapitre de la jeunesse, Rezistans ek Alternativ propose, notamment, de geler temporairement l’âge de la retraite de la population active pour atténuer le problème croissant du chômage chez les jeunes . En ce qu’il s’agit de l’éducation, la formation de gauche prévoit le droit à l’éducation garantie dans la Constitution, de veiller à ce que tous les élèves du primaire aient gratuitement accès à un repas équilibré à l’école.
Sur le plan du monde du travail, Rezistans ek Alternativ souhaite inscrire le droit de grève dans la Constitution, d’amender des lois du travail injustes pour encourager de vraies négociations collectives et décourager les licenciements arbitraires et les entraves au droit de grève. Il préconise l’amélioration de la pension de retraite des travailleurs et la modification du système national de pension (NPS) pour que les contributions se fassent sur la base de la rémunération totale des employés. Dans le domaine du transport, Ashok Subron réclame une Audit Commission à laquelle participeraient les citoyens et ceux utilisant le transport public. Il souhaite un système de transport entièrement gratuit en vue de résoudre les problèmes de dépenses énergétiques.
Concernant le Law and Order, les militants de la gauche veulent promouvoir un service de police amical . Le parti veut la fin de la criminalisation et de l’incarcération de personnes qui utilisent des drogues, autrement dit, revoir « notre Dangerous Drugs Act qui est obsolète », afin d’envisager la décriminalisation de certaines substances illicites comme le cannabis. L’intégralité du manifeste électoral de Rezistans ek Alternativ est disponible en ligne sur les liens suivants : www.reziste.mu ou https://www.facebook.com/reziste.
Ashok Subron a choisi de défier à Rivière-des-Anguilles/Souillac Rama Sithanen, le pape du développement économique ultra-libéral pressenti pour être ministre de l’Économie et des Finances du Ptr-MMM, tandis que Serge Jauffret confronte, dit-il avec délectation, à Stanley/Rose-Hill Paul Bérenger, son ancien compagnon de lutte syndicale.
Entente pour la Démocratie Parlementaire (symbole étoile de mer): solidarité antipartis traditionnels
Composée d’un regroupement d’une quinzaine d’organisations politiques, sociales et syndicales et de quelques personnalités solidement ancrés à gauche dont parmi Jack Bizlall et Ivor Tan Yan, mais également de francs-tireurs tels Jameel Peerally, José Moirt et Jean-Noël Sandian, l’Entente pour la Démocratie Parlementaire (EDP) a décidé de se limiter à 20 candidats (1 dans chacune de 20 circonscriptions tout comme REA). Cette entente invite à voter pour d’autres formations progressistes dans un vaste élan de solidarité antipartis traditionnels.
La priorité de l’EDP est de faire entrer suffisamment d’élus à l’Assemblée nationale afin de : (i) briser le monopole des grands blocs politiques sur cette instance démocratique vitale du pays ; (ii) d’assurer la présence d’une véritable opposition parlementaire à travers le renouvellement de la classe politique et ; (iii) surtout, de faire échec au « dangereux projet de Ramgoolam-Bérenger » de soumettre le Parlement à l’autorité « d’un Président qui pourrait sept ans durant jouir de pouvoirs quasi monarchiques ».
On suivra particulièrement la performance de Jack Bizlall à Beau-Bassin-Petite Rivière, d’autant que ce syndicaliste et homme de gauche a acquis une notoriété nationale depuis son combat mené contre la corruption et pour le redressement de la situation au sein d’Air Mauritius depuis 2003.
Les Verts Fraternels Aksyon Kont lamiser
Tantôt en alliance avec le MMM, le MSM ou avec le Ptr, les Verts Fraternels ont été régulièrement présents aux élections générales depuis celles de 1976. Ils ont même souvent été au gouvernement. Ils briguent les suffrages seuls cette fois, avec pour objectifs principaux la lutte contre la pauvreté, la gratuité des logements sociaux et la mise en application des recommandations de réparations de la Commission Justice et Vérité en faveur des descendants d’esclaves.
Favorable au projet de métro léger, les Verts y voient un moyen de diminuer le nombre de véhicules sur nos routes. Longtemps considéré comme regroupant essentiellement des membres de la population générale, ce parti présente cette fois plusieurs candidats issus d’autres composantes de la société dont Cader Goolam Ally, un dirigeant sportif de niveau international qui pose au N°3.
Parti Lalit pour la redistribution
Parti foncièrement anticapitaliste, comme à son habitude depuis 2000, Lalit présente des candidats qui ridiculisent volontairement le système électoral en choisissant leur communauté/ethnie par tirage au sort.
Depuis sa création vers fin ses années 1970, Lalit prône la redistribution des richesses et la révolution socialiste. Il a beaucoup lutté et lutte toujours pour la reconnaissance totale de la langue kreol à tous les niveaux de l’enseignement éducatif, à l’Assemblée nationale et des institutions publiques.
Ram Seegobin, un des principaux porte-parole du parti, est candidat à Belle Rose-Quatre Bornes.
Forum Citoyens Libres: neutraliser à la source les lois
Initialement un groupe de pression très engagé dans le social, selon son leader, Georges Ah Yan, le Forum des Citoyens Libres (symbole un téléphone) a jusqu’ici remporté 40 combats sur 44 qu’il a engagés en faveur du petit peuple contre les autorités et des intérêts privés particuliers. Parmi ses combats, certains ont effectivement contribué à protéger le patrimoine commun et à garantir l’accès public aux plages et lieux de détente. « Mais nous sommes las de nous contenter de nous battre dans la rue et nous revendiquons des sièges à l’Assemblée nationale afin de pouvoir neutraliser à la source les décisions et lois qu’on impose sur le pays », affirme Ah Yan.
Parti Justice Social: pas plus de deux mandats pour un élu
D’abord tentée par une présidence du Mouvement Liberater (ML) d’Ivan Collendavelloo et d’Anil Gayan, l’ancienne chargée de cours de l’université de Maurice Sheila Bunwaree a rapidement déchanté, mais a vite rebondi en mettant sur pied le Parti de la Justice Sociale.
Le PJS est pour l’entrée de nouvelles têtes en politique, d’où sa demande pour que « la députation ne soit limitée qu’à deux mandats afin que les députés ne se comportent plus en propriétaires des circonscriptions ». Il veut aussi une loi antitransfuges et une diminution du nombre de ministres, de leurs privilèges et leurs salaires (par 40%) afin que l’économie ainsi réalisée soit réinvestie dans les projets sociaux. Le PJS revendique le droit de vote pour les Mauriciens de l’étranger.
Parti Action Libérale: proximité des députés
Ce parti, créé par l’ancien syndicaliste-député-ministre Lutchmeeparsad Ramsahok, se présente comme la réincarnation de la fameuse Action Libérale fondée durant les années 1900 par Eugène Laurent. Celui-ci fut le premier avec l’aide de Manilall Doctor à réussir à unir les non-possédants de tous bords et la masse des travailleurs indiens engagés dans un même combat politique.
Le PAL mise sur la proximité des députés avec l’électorat. « Trop souvent des députés se font élire dans des circonscriptions où ils n’habitent pas et, une fois élus, disparaissent de la circulation et ne sont plus d’aucune utilité pour leur mandants », soutient Ramsahok.
Le PAL est surtout actif dans le sud du pays où il compte quelques conseillers de villages et Ramsahok lui-même a représenté Mahébourg-Plaine Magnien de 1976 à 1987. Il y tente sa chance à nouveau.
Mouvement Authentique Mauricien:
Dirigé par Éliezer François, l’ancien ministre PMSD du Logement et des terres (1976-1982), le MAM affirme vouloir rétablir l’ordre et la sécurité dans le pays. Cette formation qui cherche à se faire entendre depuis maintenant près de 20 ans veut résoudre le problème de prolifération des marchands ambulants dans les villes qui, selon lui, prend l’ampleur d’un « tsunami ». Éliezer François soutient qu’il a été « un bon serviteur de la nation en tant que ministre » et avoir construit près de 40 000 logements lors de son passage au gouvernement. Sur la base de son bilan, il rêve que la chance lui soit aussi donnée maintenant « d’être un bon leader de l’opposition ».
Front Socialiste: au peuple de décider
Avec ses douze candidats, le Front Socialiste (leader Devarajen Kanaksabee) dit rejeter les programmes électoraux des deux gros blocs, lesquels ne sont, pour lui, « que le décor extérieur des deux blocs », et privilégie à la place un cahier de doléances dégagé au niveau de chaque circonscription. « Ce n’est pas aux partis de décider ce qui doit être fait, mais au peuple lui-même de discuter et de concevoir son propre programme », clame le front.
Ensam : réguler la question du financement occulte
Constituée entre autres de Roshni Mooneeram et de l’architecte Gaëtan Siew, Ensam affirme son ambition de réguler un fois pour toutes la question de financement occulte des partis politiques. Ensam est favorable à une dose de représentation proportionnelle à l’Assemblée nationale, à la consolidation des secteurs économiques traditionnels (sucre, textile, tourisme), mais voudrait voir des investissements massifs dans de nouveaux secteurs comme la technologie, l’écoagriculture et les filières de recyclage.