Le bonheur ne se résume pas à la fortune, une maison, des bijoux, une voiture ou le fait de partir en vacances dans des lieux paradisiaques. Pour Véronique, Patrick, Sébastien et Sonia, cela signifie trouver un sens à leur vie grâce à des choses toutes simples. Pour ces derniers, qui vivent en marge de la société ou qui ont été exclus, un rien suffit pour être heureux.

C’est quoi le bonheur ? Pour Sébastien, 38 ans : “C’est pouvoir vivre comme tout le monde, sans être jugé et rabaissé par le regard de la société face à mon statut de séropositif.” Véronique, 52 ans, confie : “Que mes filles vivent une vie normale sans tomber dans la prostitution comme moi.” Pour Patrick, 40 ans, le bonheur serait “que mon fils n’ait plus honte de ce père toxicomane et m’adresse à nouveau la parole”. Pour Sonia, 62 ans, qui vit dans la précarité : “C’est être en mesure d’offrir un repas décent à mes petits-enfants chaque jour.”

“Ma famille ne voulait plus de moi.”

Pendant de nombreuses années, faire le trottoir a été un choix et le gagne-pain de Véronique. Lorsqu’elle y pense, des larmes lui montent aux yeux. “Beaucoup de gens ne réalisent pas qu’ils ont tout pour être heureux. Zot trouv zot lavi monotonn avek enn mari, zanfan, enn lakaz. Zot rod touzour plis. Mo pa swet personn rant enn zour dan mo lapo et viv seki mo’nn pase pandan plis ki vin-t-an”, dit celle qui n’exerce plus comme travailleuse du sexe depuis une bonne dizaine d’années.

Patrick avait une femme, des enfants, un travail. Un beau jour, il fait une AVC et perd l’usage de sa main gauche. Pour se faire de l’argent, il commence à vendre de la drogue. Il finit par s’injecter des drogues dures. Pris dans les filets de la loi, il se retrouve à la rue à sa sortie de prison. “Ma famille ne voulait plus de moi.” Aujourd’hui, il regrette ses actes. Il n’y a plus de bonheur possible pour lui. Il estime “avoir tout perdu”.

Chaque jour est un combat.

Sébastien a découvert sa séropositivité il y a une quinzaine d’années. Il vivait normalement jusqu’au jour où son statut est découvert sur son lieu de travail. “Certains collègues ont commencé à chuchoter en me voyant. D’autres ont pris leurs distances et une bonne partie m’a ignoré complètement. J’étais devenu un paria du jour au lendemain.” Il apprendra que des informations sur son état avaient filtré et fait le tour des couloirs et même de l’immeuble. “Je ne peux pas dire que j’étais heureux. Mais pouvoir vivre comme tout le monde, sans être jugé et rabaissé par le regard de la société face à mon statut de séropositif m’aidait à m’épanouir et avancer malgré tout. Les regards ont eu l’effet de coups de poignards. Je n’ose plus travailler aujourd’hui.”

La vie n’a pas souri à Sonia. Au décès de l’épouse de son fils alcoolique, elle s’est retrouvée à la charge de ses deux petits-enfants, âgés de six et neuf ans. Chaque jour est un combat pour celle qui habite un faubourg de la capitale. “Je vis dans une maison en béton mais ça ne veut pas dire que je vis bien, comme peuvent le penser des gens de mon entourage.” Avec sa mince pension de vieillesse, elle doit payer à la fois le loyer, les factures et subvenir aux besoins des petits. “Être en mesure d’offrir un repas décent à mes petits-enfants chaque jour est un défi. La plupart du temps, mo kas bred kot larivier, frir dizef, ouver enn bwat pou zot manze parski mo pa kapav ofer zot plis. Les voir manger à leur faim me rend heureuse.”

Cercle infernal.

Le bonheur pour Véronique consiste à ce que ses filles “vivent une vie normale sans tomber dans la prostitution comme moi. Je trouve mon réconfort simplement à l’idée de savoir qu’ils ne connaissent pas mon monde”. Jeune, inconsciente et rebelle, elle a vécu en France où elle a été scolarisée. À son retour à Maurice à l’âge de 18 ans, elle s’est laissée prendre dans un cercle infernal. “C’est en étant en quête du bonheur que je me suis retrouvée piégée. J’étais amoureuse d’un garçon et je faisais tout pour lui faire plaisir.” Mère célibataire, elle s’imaginait faire sa vie et avoir d’autres enfants avec lui. Un jour, après avoir eu des relations sexuelles, “il m’a laissé de l’argent”, raconte-t-elle. Quelques jours plus tard, son copain revient, avec un ami. “Il m’a dit que ça lui ferait plaisir que je sorte avec ce garçon et que, comme la dernière fois, il me donnerait de l’argent.” Naïve, elle accepte et le piège se referme sur elle.

Patrick réalise aujourd’hui qu’avoir une famille, un travail, la santé, c’est la plus belle des réussites. S’il avait encore le choix, il choisirait la voie légale pour se faire de l’argent. “Mon fils n’aurait plus honte de ce père toxicomane et me parlerait toujours. C’est tout ce qui m’importe aujourd’hui pour retrouver le goût de vivre.”