KAVINIEN KARUPUDAYYAN

« Ce sont de drôles de types qui vivent de leur plume », chantait Léo Ferré à propos des poètes avec « les sous dans les bouquins qu’ils n’ont jamais vendus ». Né à Ettayapuram dans le district de Tirunelveli en 1882, Chinnasami Subramania Bharati, poète tamoul et nationaliste indien, contemporain de Rabindranath Tagore, fut, en effet, un drôle de type qui tout au long de sa vie tentait tant bien que mal de vivre de sa plume. Et ce, en dépit de nombreuses persécutions sous le joug du gouvernement colonial anglais. Ce qui l’incita d’ailleurs à s’exiler en septembre 1908 à Pondicherry, alors un comptoir français, après qu’un mandat d’arrêt fut émis à son encontre pour des écrits révolutionnaires. Il y restait jusqu’en novembre 1918 continuant à exercer son métier de journaliste à India et contribuant à d’autres journaux dont Vijaya et Karma Yogi.

Cet exil forcé à Pondicherry lui avait permis de rencontrer plusieurs membres clés du mouvement révolutionnaire en vue de l’indépendance de l’Inde. Parmi on retrouvait Sri Aurobindo, Lajpat Rai et V.V.S Aiyar. Il allait aussi rédiger ses trois plus beaux textes dont Kuyil Paatu (Le chant du Coucou), Panchali Sapatham (La promesse de Panchali) et Kannan Paatu (Le chant de Krishna). C.S. Bharati finirait par être arrêté alors qu’il tentait d’entrer dans le Raj Britannique du côté de Cuddalore une semaine après la signature de l’armistice du 11 novembre 1918.  Après trois semaines en prison, il fut relâché suivant l’intervention d’Annie Besant et de C.P Ramaswamy Aiyar, et demanda aussitôt à son ami et admirateur Parali S. Nellaiyappa Pillai de republier ses livres. Ce fut la seule fois où les travaux de Bharati allaient être republiés de son vivant. Contrairement à son ami, Bharati n’avait aucun autre moyen de survivre à part l’écriture; il avait une famille à nourrir dont sa femme Chellamma, qui avait à peine 30 ans à sa mort, et ses deux filles Thangammal et Shakuntala âgées de 16 ans et 12 ans respectivement.

En 1919, dans l’attente que soient publiés d’autres manuscrits, Bharati envoya deux courriers à son premier employeur, le zamindar d’Ettayapuram – qu’il avait délaissé quinze ans plus tôt – pour lui proposer d’écrire la généalogie royale « in good, sweet and clear Tamil ». En cette même année il allait rencontrer le Mahatma Gandhi. Cette brève rencontre eut lieu au domicile de Rajagopalachari (Rajaji). Selon Va.Ra, disciple de Sri Aurobindo et de Bharati, ce dernier alla directement voir le Mahatma (qui était en compagnie d’un groupe de personnes) pour lui demander s’il pouvait présider un rassemblement qui allait avoir lieu à Marina Beach. Après consultation avec son secrétaire Mahadev Desai, il s’avéra que Gandhi ne pouvait s’y rendre compte tenu de ses engagements cet après-midi-là. Gandhi proposa donc à Bharati de repousser le meeting. Il répondit par la négative et reprit sa route en souhaitant le meilleur au mouvement naissant du Mahatma. Impressionné par l’allure de ce jeune homme, Gandhiji interrogea Rajaji à propos de ce dernier qui lui dit que Bharati était un « tamil national poet ». Ce à quoi le Mahatma répondit, « You should take good care of this man ».

À la mi-1920, comme pour boucler la boucle, C.S. Bharati retourna à son premier amour, le journalisme, en éditant le Swadesmitran, premier quotidien tamoul de l’Inde.  En effet, ce fut dans ce journal fondé par le doyen du journalisme indien, Subramania Iyer, un de ceux à la base du quotidien The Hindu, qu’il fit ses débuts. Sa santé se détériorant à compter de 1919, il rendit l’âme dans le dénuement le 11 septembre 1921, et selon ce qu’avait été rapporté dans la presse d’alors seulement 14 personnes avaient assisté à son enterrement!

L’histoire de C.S.Bharati ne s’arrêta heureusement pas là. Après sa mort, toute une série de circonstances dont l’ascension du mouvement nationaliste indien, l’éveil à la culture par les Tamouls, l’émergence du théâtre et l’industrie du cinéma avaient fait accroître la popularité des textes de Bharati et par là même sa valeur commerciale. A.V. Meiyappan des studios AVM acquit les droits des travaux de Bharati. Cependant, quand une autre personne mit à contribution une chanson de ce dernier dans son film, AVM logea une plainte. S’ensuivit alors une longue bataille juridique, qui mena finalement à la nationalisation de l’œuvre de Bharati.

Cette bataille pour l’acquisition par l’État des droits d’auteur de C.S. Bharati, unique en son genre, fit l’objet d’un très beau livre intitulé “Who owns that song?” paru chez Juggernaut en 2018 par l’historien et universitaire le Professeur A. R. Venkatachalapathy, auteur de la brillante collection d’essais In those days there was no coffee: Writings in cultural history. Même les travaux de Tagore, Gandhi, Nehru ou encore Ambedkar ne se retrouvèrent pas dans le domaine public avant la fin d’une période moratoire. Ce qui nous amène à nous poser la question suivante quant à l’œuvre de Subramania Bharati, : “À qui appartient l’œuvre d’un artiste? À l’artiste lui-même, à sa famille, à son pays, à ses compatriotes ou alors à la littérature (à la tradition)?”

Référence

Annotated Biography of C. Subramania Bharati, by S. Vijaya Bharati

Poèmes traduits par Mootoocomaren Sangeelee en 1982

Comparé à son illustre aîné Rabindranath Tagore, C.S. Bharati est peu connu hors du pays tamoul en grande partie à cause du peu de traductions de grande qualité réalisées jusqu’à présent dans la langue de Shelley, dont Bharati était un grand admirateur; il se faisait même appeler Shelley-dâsan(disciple de Shelley)! Heureusement que la langue de Victor Hugo, qu’il a apprise pendant ses années à Pondicherry, a su passer son œuvre à la postérité. Pour commémorer le centenaire de la naissance du poète en 1982, ses poèmes ont été traduits par Mootoocomaren Sangeelee, grand admirateur du poète, et publiés sous forme de recueil. M.Sangeelee avait mis en place le Bharati Tamil School dans les années 1950 pour promouvoir la langue et la culture tamoules en hommage à C.S Bharati.

Le réveil de la Mère Inde

 

(Ce poème fut écrit alors que l’Inde luttait pour son indépendance. On sent ici la douleur du poète de voir souffrir son pays sous domination étrangère.)

Le jour s’est fait. Notre pénitence a chassé

toute la masse de laides ténèbres.

La naissante lumière dorée partout se répand.

Le soleil de la raison s’est levé

et se montre en tous lieux.

Pour t’adorer, te louer et te vénérer,

des milliers de tes serviteurs

se tiennent ici assemblés.

Et tu dors encore! O Mère!

C’est surprenant! Réveille-toi!

Peux-tu, Mère, prolonger ton sommeil

alors que tes enfants t’appellent?

Ne comprends-tu pas cela,

toi qui as acquis tant de gloire?

Es-tu donc une mère insensible

aux cris de ses enfants?

Princesse! Reine du grand Bharat!

Bien qu’en tes dix-huit langues

nous chantions tes louanges

d’innombrables façons, tu n’en fais aucun cas.

Laisse attendrir ton cœur et viens nous accorder

la grâce de ton règne.

Ô Mère! Réveille-toi!