Les smartphones, télévisions ou jeux vidéo sont devenus un bouc émissaire bien pratique pour expliquer les retards cognitifs, les difficultés sociales ou les problèmes d’apprentissage chez les enfants. Des milliers d’études relatent ainsi les méfaits des écrans sur le cerveau. Mais est-ce vraiment la faute aux écrans, ou faut-il chercher un peu plus loin ?

« La multiplication des écrans engendre une décérébration à grande échelle », lançait le 23 octobre dernier Michel Desmurget, directeur d’étude au CNRS et auteur du livre La Fabrique du crétin digital, dans une interview publiée dans Le Monde. C’est également peu ou prou la conclusion d’une nouvelle étude parue dans le journal JAMA Pediatrics le 4 novembre, qui indique que le temps passé sur les smartphones, télévisions et autres jeux vidéo modifie la structure du cerveau des enfants. Les chercheurs ont interrogé 47 parents d’enfants âgés de 3 à 5 ans sur la fréquence d’utilisation des différents écrans et le type de contenus consultés. Ils ont ensuite fait passer des tests de langage et de lecture aux enfants et examiné des scanners de leur cerveau.

D’après leurs résultats, les enfants passant le plus de temps devant leur écran ont les moins bons scores aux tests cognitifs : ils ont moins de vocabulaire, plus de difficultés à lire et mettent plus de temps à nommer des objets par exemple. Mais les gros consommateurs de numérique voient aussi leur cerveau modifié physiquement : ce dernier contient moins de « substance blanche », composée des millions de câbles de communication qui relient les neurones d’une région du cerveau à une autre.

Temps d’écran et cerveau : des études alarmistes qui se succèdent

Depuis quelques années, les études alarmistes attestant des effets nocifs des écrans sur le cerveau des enfants font florès. Le site PubMed, qui recense toutes les études en biologie et en médecine dans les revues scientifiques, dénombre pas moins de 1.459 résultats avec les mots-clés « temps d’écran » et « enfant ». Il faut dire que le temps passé devant les appareils numériques a explosé : aux États-Unis, les moins de huit ans y consacrent désormais 2 heures 19 minutes par jour, soit 24 minutes de plus qu’en 2011. Même les moins de deux ans passent 42 minutes par jour devant un appareil.

Effets nocifs des écrans : les études se contredisent

En décembre 2018, des chercheurs américains ont montré que les enfants utilisant les smartphones, tablettes et jeux vidéo plus de sept heures par jour présentaient « un amincissement prématuré du cortex », signe selon eux d’un vieillissement prématuré du cerveau (voir ci-dessous).

Des dizaines d’autres études relatent une corrélation entre temps passé sur les écrans et baisse des capacités cognitives, d’une augmentation de l’anxiété, des troubles relationnels, des difficultés d’attention, de manque de sommeil, du risque de dépression ou encore d’obésité. Faut-il en conclure que les écrans détruisent réellement le cerveau des enfants ? En réalité, la recherche va un peu dans tous les sens. En août 2019, une étude de l’Oxford Internet Institute montrait par exemple une « corrélation positive » entre le temps passé devant la télévision et les fonctions psychocognitives, l’effet étant bénéfique « à partir de 5 heures et 8 minutes par jour ».

Un constat d’autant plus troublant que les auteurs se basent sur les mêmes données que l’étude de 2018 mettant en cause les écrans dans le développement du cerveau. La plupart des études souffrent de biais méthodologiques, se basant notamment sur l’estimation personnelle du temps d’écran. « Or, à peine un tiers des participants donne un relevé juste de ses habitudes numériques », note Andrew Przybylski, directeur de l’Oxford Internet Institute.

Les contenus plus importants que le temps d’écran

De nombreux experts sont eux aussi très précautionneux quant à des conclusions définitives. « Une des explications possible [à la modification du cerveau] est qu’un retard d’apprentissage du langage conduise à utiliser davantage les écrans plutôt que l’inverse », suggère dans Newsweek Daniel R. Anderson, professeur en sciences cognitives à l’université du Massachusetts. Surtout, le type d’activité devant les écrans serait un facteur bien plus déterminant que la durée. « Le temps d’écran est un paramètre facile à mesurer mais il est complètement dépourvu de sens », affirme Pete Etchells, de l’université de Bath Spa (Royaume-Uni), dans New Scientist. Jouer à des jeux éducatifs ou des jeux interactifs ne sollicite pas le cerveau de la même façon que regarder passivement un dessin animé. Une méta-étude publiée dans JAMA Pediatrics en septembre n’a ainsi trouvé aucune association entre le temps passé sur écran et les performances scolaires. En revanche, la télévision et les jeux vidéo semblent bien entraîner de moins bons résultats en mathématiques et en langage. Quant à la modification du cerveau, il est quasi impossible d’interpréter des scanners de façon certaine. Il existe d’énormes différences individuelles dans sa structure, et les connexions se créent ou se défont en permanence.