Kitty Philips, au premier abord, c’est un physique tout en finesse et une voix claire et nette. Une séance de casting a suffi pour qu’elle soit recrutée pour le rôle d’Ève dans Les Enfants de Troumaron. Quand il lui a été proposé de se porter candidate, elle ne savait rien du roman, et encore moins du projet cinématographique. Mais une fois sur le plateau de tournage, elle a convaincu tout le monde à commencer par Ananda Devi elle-même qui reconnaît en elle une énergie et une puissance propres au personnage complexe et ambigu d’Ève.
Bien que différent d’elle en tous points, le personnage d’Ève lui a parlé lorsqu’elle a lu le roman. La pratique du mannequinat pendant plusieurs années lui permet de ne pas être timide devant une caméra ou un appareil photo, mais de là à interpréter un personnage et se projeter dans une histoire qui n’avait rien à voir avec la sienne, il y avait un pas à franchir. Aussi lui a-t-il fallu assimiler un script particulièrement volumineux.
Kitty Philips a été bouleversée par son personnage : « Ève a profondément changé ma façon de percevoir la misère et même indirectement la prostitution. J’aime sa sensibilité. Ce qu’elle ressent résonne au fond de moi. Comme je n’avais pas d’expérience de comédienne, j’ai dû aller au fond de moi-même et jouer ce personnage comme s’il était réel. Vinaya Sunkur avec qui j’ai partagé un appartement pendant les deux mois du tournage, m’a dit que j’avais un sommeil très agité pendant les quinze premiers jours. Je faisais sans cesse des cauchemars. »
Pendant toute la période du tournage, les comédiens ont été isolés de leur milieu habituel pour se concentrer entièrement sur leur rôle et leur texte. Soudés par cette expérience particulièrement forte, les comédiens continuent de se voir aujourd’hui. Le tournage dans un quartier réel leur a fait appréhender les réalités qui ont inspiré l’auteure. « Il n’y a rien de faux dans ce film. J’ai été marquée par le moment où nous lisions le texte d’une scène de violence entre un homme et une femme, et où nous avons entendu le hurlement d’une femme. Nous avons eu soudain l’impression que ce que nous lisions était en train de se passer. Il y a plein d’Ève dans les cités. »
Lorsqu’on lui demande quels ont été les moments agréables et les moments difficiles lors du tournage, elle précise que les émotions du personnage sont tout sauf agréables : « J’ai dû réveiller des émotions que je ne me connaissais pas. Heureusement que je n’ai pas eu cette vie-là. Cet exercice a été particulièrement fatiguant sur le plan émotionnel. La partie agréable a consisté pour moi avant tout à côtoyer des grands professionnels du cinéma sur le plateau et l’ambiance a toujours été très bonne sur le tournage. »
Kitty Philips confie « avoir horriblement peur » des réactions du public mauricien concernant les scènes à caractère sexuel : « De toutes façons, c’est très suggéré, il n’y a rien de vulgaire. » Puis elle nous raconte une anecdote de fin de tournage qui montre qu’elle a tenu son rôle jusqu’au bout en prenant la résolution de se faire vraiment raser le crâne comme Ève à la fin et non pas en faisant appel au maquillage : « Quand je suis allée voir Harrikrisna pour cela, il était sidéré. J’avais peur que cela sonne faux de faire appel au maquillage. Je voulais que cela soit vrai jusqu’au bout. J’avais les cheveux assez long à l’époque. Je les ai donnés à une association. » Depuis qu’elle a incarné le personnage d’Ève, Kitty Philips ne supporte plus les gens qui portent un jugement moral sur les prostituées. « Je crois qu’elles ont un courage incroyable, que c’est un cercle vicieux dont il est très difficile de sortir. Jamais je n’irai dénigrer une prostituée, cela me fait un pincement au coeur quand je les vois. »