UMAR TIMOL

On est frappé par le caractère schizophrénique des Etats-Unis. Ce pays est semblable à une créature qui est mi-ange mi-monstre, son corps déchiré par des pulsions et des rêves contraires. Ainsi, le visage de l’ange recèle celui du monstre et inversement. Et ces deux visages sont si intimement mêlés qu’il est impossible de les distinguer. On n’en est pas à un paradoxe près. Jamais sans doute dans l’histoire, un pays n’a été autant, notamment par la force des images, mythifié. Ainsi, on parcourt les Etats-Unis avec un sentiment de déjà-vu, il imprègne tant nos imaginaires qu’on ne le découvre jamais tout à fait, le mythe précède toujours, dans un certain sens, la réalité. Et ce mythe a sa part de vérité. L’American Dream, par exemple, n’est pas qu’un fantasme.

Un ‘homeless’, rencontré dans les rues de Chicago, m’a affirmé que tout le monde peut réussir ici, alors même qu’il était très critique à l’égard des inégalités économiques et du racisme structurel. Et c’est bien le vécu de nombreux immigrés qui sont arrivés ici sans le sou et qui ont pu s’épanouir et réussir. Les ‘success stories’ ne manquent pas. Ce pays est, à vrai dire, une vaste machine à créer des rêves, la grande fabrique des rêves. Ce rêve est possiblement illusoire mais il fédère tous les imaginaires, il est ce lieu par rapport auquel on est et on se définit.

Et plus encore, il y a ce mot qui revient dans toutes les conversations avec les Américains, Freedom, la liberté d’être, de s’exprimer, de pouvoir se construire, de s’inventer. C’est à se demander si la force de cette civilisation ne tient pas justement à ce mot. Freedom. Comme un idéal tendu au loin, mais aussi de tous les instants, qui génère une incroyable énergie. Mais ce rêve et cette liberté sont embourbés dans les paradoxes et contradictions, entre autres, d’une histoire jonchée de souffrance, celle de l’esclavage notamment, et qui se perpétue dans les structures d’une société inégalitaire. Ainsi, on est surpris par le nombre considérable de ‘homeless’ dans les rues des grandes villes américaines. Et les chiffres sont effarants. Quelques exemples. Plus d’un enfant américain sur six ne mangent pas à leur faim. Le taux de mortalité infantile est très élevé. Plus de 41 millions de personnes vivent sous le seuil de la pauvreté.

Et l’élection de Trump, cet autre visage justement de l’Amérique, a mis en exergue la montée de l’extrême-droite, du nationalisme blanc. Et sa politique économique ultra-libérale servira à exacerber ces inégalités. Le racisme demeure un problème omniprésent. Sans parler de la politique étrangère américaine qui est responsable du chaos qui règne dans certaines régions du monde. Les Etats-Unis nous font cette impression, d’une créature à deux visages, qui sont finalement les mêmes, d’un ange à l’agonie, d’un ange enchaîné à sa monstruosité, écrasé sous le poids d’un idéal et subjugué par l’appel du vide.

On est constamment surpris par la générosité, l’esprit de communauté, la volonté de partager des uns et des autres, cette belle âme américaine paradoxalement inscrite dans les structures d’un capitalisme effréné, séduite par les dérives fascisantes. De ce combat, entre des forces contraires, dépendra, étant donné l’hyperpuissance américaine, notre avenir. Le corps de ce pays, convulsé, tourmenté, est véritablement une métaphore du monde, du monde à venir.