JEAN-JACQUES SAUZIER

Même à l’ombre des cocotiers mauriciens, on peut se fâcher : des embouteillages ubuesques, un salaire en peau de chagrin, une goutte d’eau pour faire sa toilette, une grille d’usine cadenassée devant des chômeurs impayés, une promenade éventrée et vidée de ces arbres centenaires… une liste non exhaustive.

Si les raisons de se donner à la colère sont nombreuses, elles sont souvent subjectives. Toutefois, certains événements font, ou doivent faire, naître une colère unanime. Je parle d’une colère viscérale, comme celle que j’ai ressentie en découvrant l’affaire de Michel de Ravel de l’Argentière. Une affaire complexe pour certains quand, moi, je lis : un homme coupable d’actes pédophiles sur des fillettes, la plus jeune ayant à l’époque 4 ans, demeure libre, avec quelques conditions, parce qu’il est malade, et selon son médecin, mourant.

Des voix se sont élevées contre ce jugement. Du simple citoyen jusqu’à de nombreuses organisations non gouvernementales. D’autres voix aussi ont été entendues, celles de ces fillettes aujourd’hui des femmes qui réclament justice contre l’ignominie. Malgré la force de caractère que demandent ces témoignages, il n’est pas possible de ne pas entendre la douleur dans ces voix en entendant le jugement… une douleur qui n’ébranle pourtant pas le courage, la combativité et la volonté de vivre en surmontant les horreurs du passé. Le prétendu sexe faible ne l’est pas. J’admire.

D’autres voix, des esprits chagrins, demandent pourquoi ont-elles attendu si longtemps… la réponse va de soi, selon moi. Elles n’avaient pas dix ans, pas conscience qu’on leur dérobait tout, pas de mots pour dire l’indicible qu’avait fait un monstre sous une peau d’homme. Être blessé au plus profond de sa chair et de son être alors que l’âme est encore vierge de toutes souillures, que le seul souci devrait être les jeux d’enfants, cela brise irrémédiablement. Il n’est pas possible de revenir en arrière, de se construire autrement qu’avec une plaie au fond du cœur qui ne cicatrise jamais. Cela ne se dit pas facilement.

Toute cette affaire me donne matière à penser. Surtout après le 1er mai et à quelques mois des élections générales. La nation décidera de son avenir bientôt. Beaucoup de mes concitoyens sont partis à la foire de la politique politicienne cependant que nos dirigeants et nos aspirants dirigeants vont mesurer la taille des foules et en faire un projet politique. J’ai pris le parti d’écrire ce que je pense, car je suis inquiet pour l’avenir. Et en colère, aujourd’hui.

Pour être franc, je ne suis expert en rien, simple citoyen qui a peur d’avoir des enfants dans un monde dangereux. Surtout quand il ouvre les journaux. Ce que je dis n’engage que moi, mais j’espère que ce sera une goutte de plus dans la colère juste qui se généralise autour de ce jugement.

Je crois en la loi, à sa nécessité et au respect qu’on lui doit. Je récuse ceux qui en appellent à la peine de mort, à la vengeance, à la loi du talion. Nous pouvons mieux faire. À la vengeance, je préfère la loi.

La loi a trouvé que ce monsieur est coupable, mais inapte à aller en prison. Elle a rendu son jugement en se basant sur des textes nécessaires, mais perfectibles. Il n’est pas difficile pour des avocats de renom et de talent, soutenus par une légion d’assistants dociles, de trouver la faille entre les lignes. Cela remonte à plus de 30 ans… je suppose que la loi pense que le temps guérit les blessures…

À la loi, je préfère la justice. Surtout quand elle est entre les mains des puissants et de leurs serviteurs zélés bien payés. Je suis un homme de peu et de peu de savoir, il n’est pas sûr que je puisse comprendre toute cette complexité. J’admets mes limites.

Je veux bien débattre de tout et avec n’importe qui. Qu’importe la couleur de la veste, même si elle se retourne tous les cinq ans. Débattre dans le calme et l’intelligence est un préalable à la réelle démocratie, voire à la république. Discutons de tout, je peux tout comprendre, sans pour autant tout accepter. Quand un adulte abuse de son ascendant et de la confiance donnée pour « jouer » avec des petites filles, je ne l’accepte pas.

Certaines choses ne sont pas acceptables et ne devraient jamais l’être.

Parce que je crois qu’il y a injustice, j’ai pris congé le 8 mai prochain. L’organisation non gouvernementale Pedostop, auquel je ne suis pas affilié, mais dont je salue le travail, organise une marche pacifique au Champ de Mars. Je serais pacifique et silencieux, mais au fond, la colère hurlera contre l’ignominie.

Serez-vous là-bas avec moi ?

Il n’est pas simple de s’absenter, de laisser son commerce, de donner de son temps. Je comprends. Si vous ne pouvez vraiment pas, faites passer le mot. Parlez de ce que cet homme a fait. Parlez à vos enfants surtout… n’oubliez pas que ce monsieur n’était pas un étranger qui est entré par la fenêtre, mais un ami que l’on a invité à entrer… êtes-vous sûr qu’un tel prédateur ne rôde pas dans vos parages ?

Au-delà d’une affaire de mœurs, quelque chose de fondamental se joue ici. C’est la société de demain que nous modelons. Le transport en commun rapide, le rapport du PRB, les élections générales mêmes ! Tout cela n’a aucune importance ! Qu’importe tout cela si nous sommes incapables, en tant que nation, de protéger les plus faibles des nôtres… incapable de protéger nos enfants et leur sourire, incapable de protéger ceux qu’on aime et qui ont besoin de nous.

Si comme moi vous sentez la juste colère monter en vous, si comme moi vous pouvez faire le sacrifice de votre temps précieux, soyez là. Soyons une foule silencieuse, respectueuse et digne, car elle porte une juste cause et mène un juste combat. Ensemble, comme une seule nation, marchons sous le soleil ou la pluie de Port-Louis, allons jusqu’à la cour de loi, où il y a parfois si peu de justice. Peut-être que nos cris silencieux, qui font écho à la souffrance de nos filles sacrifiées pourront faire tomber les masques d’indifférence de certains.

Un message que devront aussi entendre les malades comme Michel de Ravel de l’Argentière qui se cachent encore dans l’ombre ou dans le cœur brisé de nos enfants ; un message de colère, de colère juste qui dit que nous refusons une société où vous demeurez impunis.