Quelques jeunes Mauriciens férus de politique et de la chose sociale se sont rendus à La Réunion tout récemment pour jauger ‘le phénomène Macron’ et cerner la démarche et autre stratégie du nouveau mouvement français En Marche ! C’est tout à leur honneur et ils méritent des félicitations pour cela. Car la personnalité et la démarche de ce jeune politicien français appellent tant à des étonnements qu’à des espoirs, non seulement pour le peuple français, mais pour les politiques à travers le monde, donc autant pour Maurice, qui, comme les Français, montrent plus ouvertement leur rejet de, pour ne pas dire leur dégoût pour, la classe politique traditionnelle.
Qu’en est-il de ces élections présidentielles françaises, et si tant bien même que l’issue semble loin d’être incertaine, quelles leçons pourrait-on en tirer pour la construction d’un nouveau modèle politique mondial dont les contours deviennent plus évidents ?
L’exercice du pouvoir
Tous les sondages, en cela confortés par un sentiment de ras-le-bol envers les apparatchiks politiques, indiquent qu’Emmanuel Macron, un non-politique, mais plutôt un technocrate dans le langage politique traditionnel, occupera bientôt le Palais de l’Élysée en France. Les sondages, victimes de peu de viabilité ces derniers temps, tant à Maurice pour les élections de 2014, qu’aux États-Unis l’an dernier, appellent donc à plus de circonspection ; plus que jamais tout devient possible dans le paysage politique moderne. Ceci posé, supposons que Macron soit élu nouveau président de la République française et qu’il lui incombe d’assurer un mandat de cinq ans avec obligation de résultat sur les fronts de la création d’emplois, la lutte contre le terrorisme liée à l’immigration et à la sécurité nationale ainsi que la poursuite de la consolidation de l’Union européenne, entre autres. Il s’agit dès lors de cerner les raisons de l’envoûtement inhabituel pour ‘un novice’ dans l’histoire politique contemporaine française et de prévoir les scénarios probables dans son exercice du pouvoir.
Gauche et droite dépassées
Plusieurs éléments se marient pour expliquer la popularité fulgurante d’Emmanuel Macron ; tout d’abord l’échec du socialisme à la Hollande. La gauche ne séduit plus, elle a perdu son aura de porteur d’espoirs pour une société plus juste, plus équitable et plus ‘sociale’ où l’humain prédomine sur l’accumulation de richesses en faveur d’une classe minoritaire de la société. Les luttes héroïques des pionniers ‘marxistes’ – Lénine, Trotsky, Gramsci – et autres révolutionnaires du Tiers Monde – Che Guevara, Castro, Mandela, Lumumba – sont tenus par les deux dernières générations pour des personnages de l’histoire ancienne. (Doit-on ici évoquer Paul Bérenger et ses luttes inconnues de, ou oubliées par, la jeune génération ?) La gauche traditionnelle ne parvient pas à parler le langage de la génération 2.0 – maintenant 3.0. Et comme en même temps la droite traditionnelle met beaucoup d’eau dans son vin pour ratisser large – ce que fait souvent la gauche aussi – les repères gauche/droite se perdent. Emmanuel Macron fait, lui, preuve de discernement en se proclamant d’aucun parti traditionnel, mais en fondant son propre mouvement qu’on pourrait, toujours dans le langage politique traditionnel, situer au centre du paysage politique français. Adoptant cette démarche, Macron nage avec beaucoup d’opportunisme – pas au sens péjoratif du terme – sur cette vague qui appelle de tous ses voeux une nouvelle vision pour la société française et, pas le moindre, une nouvelle pratique de la chose politique.
Les affaires qui tuent
D’où un autre palier important atteint pour Macron suite aux ‘affaires’ dont se serait rendu coupable le candidat de la droite François Fillon, qui plus il se défend, plus il s’engouffre dans une fange absente à ce jour de la vie politique française. La cause est entendue, Fillon, même non encore prouvé coupable, a déjà été condamné par l’opinion publique, y compris une frange très importante de l’électorat de droite. Macron, l’homme aux mains propres, ne peut qu’en tirer parti. C’est ce qu’il fait brillamment. La droite, décrédibilisée et désarticulée, avec d’un côté les ‘tricheries’ et autres cadeaux ‘inélégants’ de François Fillon, et de l’autre les imbroglios légaux de l’ex-Président de droite Nicolas Sarkozy, tandis que la gauche, pas plus brillante, part en positions dispersées, la voie est grande ouverte pour un Macron.
Certains diront que Macron ne devrait pas sa soudaine popularité qu’aux échecs tant de la gauche que ceux de la droite, mais qu’il est surtout porteur d’une vision pour le peuple français, à travers les propositions contenues dans son programme. On ne tomberait point dans le cynisme si on soutient que les programmes, aussi bien intentionnés, s’avèrent trop souvent des trompe-l’oeil pour épater la galerie ; c’est dans l’exercice quotidien du pouvoir, leurs relations avec les institutions tant publiques que privées, qu’on arrive à déceler la part du vrai des politiques et leurs réelles ambitions. Et même s’ils le sont, parviennent-ils toujours à se déjouer d’un appareil d’État – et le mater – dont la survie est tributaire du statu quo ? Emmanuel Macron, à première vue, empreint de louables ambitions pour la France, surmontera-t-il les écueils du pouvoir ?
Quid de la nouvelle ?Assemblée nationale ?
Le premier écueil pour le Président Macron sera la constitution de son gouvernement, et pour ce faire il devra impérativement anticiper la configuration de la nouvelle Assemblée nationale qui sortira des urnes en juin 2017. Arrivera-t-il tout d’abord à aligner le plein de candidats à travers la France ? S’il réussit à rassembler autour de sa personne autant de candidats valables, pourront-ils constituer une majorité cohérente dans la durée ? Rien n’est certain avec un électorat français qui a, dans un passé pas trop lointain, fait élire une Assemblée opposée à la ‘famille’ présidentielle. Emmanuel Macron survivra-t-il à une cohabitation, contraint de travailler, à titre d’exemple,  avec un Premier ministre de droite ? Dans ce domaine, les expériences récentes ont été loin d’être concluantes, ni pour le Président, ni pour le Premier ministre, car ils se dépensaient dans de basses querelles d’ego et négligeaient les affaires de la nation, à l’exemple du non-tandem Jacques Chirac-Lionel Jospin. Et même s’il réussissait à maîtriser son gouvernement et sa majorité parlementaire, comment le Président Macron abordera-t-il l’Administration publique, surtout ces hauts fonctionnaires qui très souvent, de par leur ruse et leur expérience, dominent littéralement les politiques; quelle marge de manoeuvre s’assurera-t-il vis-à-vis des institutions privées, surtout les grands barons de la haute finance, ces prédateurs qui tirent les ficelles de l’économie ?
Les écueils ?de l’appareil d’État
L’État, c’est moi, aimait à se considérer le Général de Gaulle. Et s’il le martelait, c’était dans le but avoué de faire comprendre aussi à l’Administration qu’il ne tolèrerait pas le moindre écart venant des hauts fonctionnaires qui tenteraient de contrarier ses décisions. Mais de Gaulle était de Gaulle et sauf pour le Président François Mitterrand, nul autre Président français n’a autant assis son pouvoir. Au risque de tomber dans la simplification, avançons que ces deux Présidents exceptionnels étaient en somme des dictateurs démocratiquement élus. Mais l’élément déterminant dans leur succès fut incontestablement leur charisme, ce qui leur inspirait le respect et la crainte de leur entourage. Macron est-il solidement armé pour s’assurer la collaboration sans faille de l’appareil d’État? Au vu de son peu d’expérience, il ne serait pas illégitime d’en douter. Maints dirigeants ‘novices’ en ont fait les frais. L’exemple le plus flagrant est les déboires du présent gouvernement mauricien ; l’inexpérience de beaucoup de ses élus et ministres explique leur incapacité à être des politiques novateurs comme ils prétendaient qu’ils le seraient une fois au pouvoir. Les plus expérimentés des ministres utilisent l’appareil d’État à leur avantage et à celui de leurs proches, car maîtrisant les rouages qui leur permettent de contourner certaines procédures, tandis que les novices, souvent mus par la crainte de ‘mal faire’, s’abandonnent aux bons offices de leurs officiers dont les intérêts n’épousent pas nécessairement ceux de leurs ministres.
Le rêve possible
Tous ces dangers guettent le futur Président Macron. Le paysage politique français tel qu’on le voit aujourd’hui, miné par des querelles internes et intenses au sein des partis politiques, la gauche et la droite profondément divisées, une extrême droite qui, si elle est certaine qu’elle ne remportera pas les présidentielles, peut toutefois bouleverser la configuration de la future Assemblée nationale, ne présagent rien de confortable pour Emmanuel Macron. Le vrai calvaire pour Macron débutera dès l’instant qu’il foulera les perrons de l’Élysée en tant que Président de la République française. Il aura à faire preuve d’une solidité certaine pour tenir, sans flancher, les rênes du pouvoir, du charisme pour se faire respecter et s’imposer, d’une fermeté tenace face aux vautours de la haute finance et beaucoup de ruse face à l’Administration publique.
Il serait sain pour la France et un exemple pour le reste du monde, s’il parvient à réunir toutes ces vertus ; les jeunes partout tiendraient la preuve qu’il ne faut pas désespérer de la chose politique, qu’une autre politique relève du possible. Et ce modèle leur viendrait d’un autre jeune audacieux, sans expérience, mais honnête et amoureux de son pays. Il sera la preuve vivante que le rêve peut devenir réalité.